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Full text of "Art sumérien, art roman"

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FORME ET STYLE 


À ART SUMÉRIEN À 
| ART ROMAN 


PAR 


JURGIS BALTRUSAITIS 


LIBRAIRIE ERNEST LEROUX 


DU MÊME AUTEUR 


ÉTUDES SUR L'ART MÉDIÉVAL EN ARMÉNIE ET EN GÉORGIE, 
Paris, 1929. 


LA STYLISTIQUE ORNEMENTALE DANS LA SCULPTURE ROMANE, 
Paris, 1931 (Prix Bordin, Académie des Beaux-Arts). 


Les CHAPITEAUX DE SANT CUGAT DEL VALLÈS, Paris, 1931. 


FORME ET STYLE 
ESSAIS ET MÉMOIRES D'ART ET D’ARCHÉOLOGIE 


ART SUMÉRIEN 
ART ROMAN 


par Juris BALTRUSAITIS 


Docteur ès Lettres 


PARIS 


LIBRAIRIE ERNEST LEROUX 
28, RUE BONAPARTE, 28 
MCMXXXIV 


INTRODUCTION 


2f 

Le problème des rapports de la sculpture romane et des 
arts orientaux a retenu depuis longtemps l’attention des archéo- 
logues et des historiens. Dès 1860, Springer soulevait la question 
. des relations entre les tissus de l’Orient et les motifs du Moyen 
‘Age occidental. Courajod, et, plus récemment, MM. Mâle et 
Marquet de Vasselot ont poussé plus loin les recherches. L’iden- 
_ tité de certains thèmes iconographiques et la parenté de certains 
sujets qui se retrouvaient à la fois sur les broderies sassanides, 
byzantines et coptes, sur les ivoires musulmans et les objets 
d’orfèvrerie ont permis -d’établir la continuité d’un mouvement 
qui nous ramène parfois aux sources primitives des cultures de 
l'Asie. M. Pottier a retracé l’étonnante histoire d’une bête qui, 
née à une époque et dans des régions bibliques, réapparaît plu- 
sieurs fois dans des milieux et des temps divers, pour revivre 
après des millénaires, pareille à elle-même,identique dans tous 
_ ses éléments, sur un relief d'église romane. Tout récemment, 
M. Bernheimer a repris ces questions et essayé: d'établir les 
étapes de formation du bestiaire roman tout entier. En étudiant 
les arts barbares, M. Bréhier a envisagé la possibilité de les 
considérer comme un lien entre les décorations du xxre siècle et: 
les créations des arts asianiques. M. Strzygowski a construit de 
vastes systèmes sur les rapports du monde occidental et du 
monde de l'Orient. Toutes ces études, bien d’autres encore 


6 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


ont montré des contacts et des rapports soit isolés, soit continus, 
entre les motifs de l’art roman et ceux de l’Asie ancienne. Elles 
ont ouvert la voie à de nouvelles recherches qui s’élargissent et 
s’approfondissent à mesure qu’on acquiert une connaissance 
plus complète des cultures du vieil Orient. Des publications 
d’ensembles documentaires et des synthèses historiques, comme 
celle du Dr Contenau, apportent des données qui ne pouvaient 
laisser indifférents les médiévistes et qui permettent de compléter 
la matière, parfois même de renouveler la question. 

Les origines orientales de la sculpture romane peuvent se 
présenter sous plusieurs aspects. Il y a d’abord coïncidence de 
quelques thèmes et de motifs, il y a aussi le problème des styles 
et de la technique créatrice. Tout processus « d'influence » est 
excessivement complexe. Les éléments d’un art ne se trans- 
mettent pas passivement d’un groupe de monuments à l’autre. 
Il y a choix, interprétation, adaptation. Introduits dans un 
autre monde, ces motifs ne restent pas sans changement. Ils 
s’enrichissent à leur tour, se transforment souvent et s’incor- 
porent dans un autre cycle. Les contacts extérieurs entre deux 
univers difiérents sont précédés par des liens plus intimes, plus 
secrets et plus profonds qui préparent la pénétration des formes 
et qui la conditionnent. Il ne suffit donc pas de constater la 
simple transmission d'images isolées. Ce qui importe surtout, 
c’est d'établir non seulement les ressemblances extérieures entre 
deux répertoires artistiques, mais aussi l’analogie et la filiation 
des procédés qui les ont engendrées. 

Nous nous sommes attaché à n'étudier qu’un aspect de 
cette vaste question : les origines de la stylistique ornementale 
dans la sculpture romane, telle que nous l’avons définie dans 
un ouvrage récent. L’examen de la morphologie des reliefs du 
xri® siècle et le résultat d’un certain nombre d’observations 


INTRODUCTION 7 


faites en Transcaucasie d’une part, d’autre part la présence en 
Occident d’un grand nombre de thèmes nettement orientaux 
et qui semblent étroitement liés à la technique de l’ornement, 
nous ont naturellement conduit vers les sources connues des 
anciens arts d'Orient. Nous publions ici le résultat de cette 
enquête. 

En examinant les manifestations primitives de l’art asia- 
nique nous avons cru reconnaître non seulement l'élaboration 
première de figures fréquentes dans le Moyen Age, mais aussi 
la formation de tout un ordre de pensée qui, en se renouvelant 
à plusieurs reprises, renaît et se développe, avec un singulier 
éclat, dans l’art roman. Plusieurs détails et des nuances de style 
semblent aussi insister sur des rapports profonds entre deux 
mondes divers. Cette parenté morphologique de deux groupes 
de monuments séparés par un tel écart, a compliqué l’aspect 
historique du problème. Il a fallu rechercher les voies par les- 
quelles auraient pu s’établir les contacts et il est toujours délicat 
de faire intervenir la notion d'arts intermédiaires : ici elle 
s’imposait car ces arts ne nous manquent pas, bien au contraire, 
mais ils n’ont pas tous la même valeur dans la propagation des 
formes. Ils ont chacun leur sens et leur unité, et d’autre part, 
si on les considère dans leur ensemble, on constate qu'ils sont 
moins riches que les arts entre lesquels ils servent de trait 
d'union. C’est une suite d'expériences et de mouvements variés 
qui s’enchaînent différemment et qui apportent jusqu’à l’époque 
romane les débris d’un monde lointain. Tout en ayant chacun 
un rôle précis dans la formation de la sculpture du xr1® siècle, 
ils n’expliquent pas encore l’ampleur de tout son développe- 
ment. La genèse des figures ornementales romanes est plus 
complexe. Il y a filiation de certaines techniques. Il y a aussi la 
renaissance d’un style. Mis en contact avec les fragments d’un 


#, 
“ 


8 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN ‘ 


+ 


art ancien, le sculpteur roman a saisi par une intuition d’artiste 
l’ordre qui les détermine. Il l’a reconstruit et il l’a adapté à 
ses propres besoins. Et cette résurrection d’une stylistique est 
due ici non seulement aux liens extérieurs des éléments, mais 
aussi à un accord interne entre deux systèmes. .. 


7: 


; CHAPITRE PREMIER 


ANALOGIE DES PRINCIPES 


I. Stylistique ornementale de la sculpture romane. — II. Stylistique ornementale 
des arts primitifs de l'Asie occidentale. 


Dans la sculpture romane, l’étude de la composition nous 
révèle une sorte de contraste dans la vie des formes : variété des 
images, uniformité des éléments. Ces reliefs au décor exubérant, 
ces monstres, toute cette humanité et toute cette faune dont la 
poétique paraît résider dans la fantaisie de la fable obéissent à 

un ordre constant. Une contradiction frappante oppose la richesse 
chaotique de la matière figurée et la stabilité des formes où 


. cette matière prend corps. C’est cette contradiction qui nous a 


frappé d’abord. Nous en avons cherché la cause et nous avons 
été amené à définir la technique d’un style. 

Une analyse attentive de la morphologie romane a permis 
de relever dans le désordre apparent des figures, non seulement 
des schémas de composition inspirés par la géométrie architec- 
turale, mais aussi tout un système de formes plus complexes 
et plus secrètes. C’est la géométrie ornementale qui dirige le 
mouvement des images et qui rythme la variété de leur jeu. 
Des rinceaux, des palmettes, les motifs les plus divers inter- 
viennent dans l’ordonnance des reliefs. Ils fixent les proportions, 
la place, le contour et les axes des personnages et des bêtes. 

: 2 


10 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


Cette structure ornementale qui prend ici la valeur d’une 
formule abstraite a sa règle propre. Toute la gamme des figures 
est déduite d’un seul motif prototype, la courbe de rinceau, 
que nous avons désignée par le nom de motif I (1). En multi- 
pliant, en distribuant ses dessins de différentes manières, en 
les superposant, en les juxtaposant, en les entrecroisant, on 
obtient un répertoire d’une singulière richesse. Certains motifs 
prennent dans la composition imagée une importance de pre- 
mier ordre : le motif formé par la réunion symétrique de deux 
rinceaux par leur bout, ce qui donne un dessin pareil à l’as de 
cœur (motif II); celui-ci qui se compose des mêmes éléments 
réunis par leurs courbes extérieures, formant ainsi la figure 
ramifiée d’une palmette (motif III) et quelques dérivés plus 
complexes des mêmes ornements. 

Ces schémas constituent les principales formules de la 
composition historiée. Hommes, bêtes, monstres, objets s’ins- 
crivent dans leurs courbes. Ils se combinent selon les mêmes 
règles, leurs lignes dessinent les mêmes motifs. Le système abs- 
trait qui crée la série des ornements renaît dans la sculpture en 
y laissant apparaître non seulement des formes décoratives, mais 
aussi de nouvelles formes figurées. 

Cette répétition constante n’entraîne pas la monotonie des 
images. Tout un kaléidoscope de visions se meut et se renouvelle 
dans le réseau des mêmes lignes. L’ordonnance impersonnelle 
du dessin ne limite pas la fantaisie de l'artiste, au contraire, elle 
l’excite et elle l’engage à faire de nouvelles recherches. Il y a une 
force féconde dans le contraste entre l’uniformité des lignes et 
la variété thématique. 

Tels sont les principes généraux de la stylistique d’un grand 


(1) Baltruëaitis, La siylistique ornementale dans la sculpture romane. Paris, 1931. 


ANALOGIE DES PRINCIPES 11 


nombre de reliefs romans. Il est remarquable de constater les 
mêmes règles dans un autre ensemble de monuments, plus ancien. 
Parmi de très nombreux objets de l’Asie Antérieure qui se rat- 
tachent à l’art sumérien beaucoup présentent non seulement 
les mêmes combinaisons nées du même principe, mais très sou- 
vent des motiis et même des figurations à peu près identiques. 

L'art de l'Orient pratiquait déjà depuis la plus haute 
antiquité la composition géométrique des figures. Dès son 
début, il connaît la valeur créatrice des formes abstraites et 
ses premiers motifs sont tous issus de leur combinaison. Un 
groupe très important de céramique trouvé d’abord à Elam, 
Tépé Moussian et à Suse et dont les découvertes des dernières 
années ont révélé le rayonnement sur presque tout le territoire 
de l’Asie occidentale, du golfe Persique, de Persépolis et de la 
Mésopotamie jusqu’à la Haute-Syrie, est tout imprégné de cette 
technique. La décoration de cette céramique que M. Pottier (1) 
désigne sous le nom de premier style de Suse (style I) repose 
exclusivement sur des figures géométriques, triangles, losanges, 
Zigzags, cercles concentriques, chevrons, croix à branches égales, 
croix en X, svastika, damier. En outre, on trouve déjà la tresse 
qui aura plus tard un si grand développement dans certains 
arts d'Orient et d'Occident. Une science déjà très sûre et complexe 
y développe la variété des motifs. Elle ne se limite pas à des 
figures abstraites. Elle s'applique au végétal (rameau, arbre, 
feuilles, rosaces), à l’animal (échassiers, oiseaux volant, bou- 
quetins, lézards, etc.) et même à l’être humain. Tous s'inscrivent 
dans le cadre du décor géométrique général. Ils n’échappent pas 
non plus à l’ordonnance de la forme ornementale. 

La forme abstraite et l’image vivante s’unissent dans le 


(1) Céramique peinte de Suse et petits monuments de l'époque archaïque, Mémoires de la Délé- 
gation en Perse, XIII, Paris, 1912. 


12 | ART SUMÉRIEN, ART ROMAN + 


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même dessin. Les cornes agrandies du bouquetin décrivent un 


cercle, son corps simplifié deux triangles réunis à leur sommét. 


Des oiseaux aux cous démesurément allongés constituent une . 


série de zigzags. Un procédé géométrique rigoureux déforme 
et recompose l’image vivante. Il la soumet à la régularité des 
figures. Les personnages et les bêtes prennent un aspect para- 
doxal, ils deviennent eux-mêmes géométrie. Le besoin de 


symétrie et d'unité engendre des monstres bicéphales : deux 


bouquetins sont unis en un corps à deux têtes. La recherche de 
la répétition multiplie les membres des quadrupèdes, ce qui 
donne l’animal-peigne, une sorte de mille-pattes fantastique. 

L’être humain subit le même traitement. On supprime sa 
tête, on modifie l’aspect de ses membres et de ses débris ana- 
tomiques on compose des figures ornementales variées. L'artiste 
répète plusieurs fois les triangles du tronc et des bras en les 
superposant et en les alignant, et crée ainsi une image nouvelle. 
Les jambes et les bras détachés du corps constituent, eux aussi, 
de curieux ornements. Rien ne peut se soustraire à cette 
métamorphose. 

Ces figures qu’on retrouve aussi dans le style I bis de Suse 
et dans le style II ont posé le problème de l’origine de cette 
singulière technique. On s’est demandé si la spéculation abstraite 
avait suivi ou précédé le décor vivant, si l'artiste avait 
commencé par tracer des courbes et des angles ou par dessiner, 
d’une façon hésitante des personnages et des bêtes, plus tard 
durcis. , 

Si importante qu’elle soit pour l’origine des arts asiatiques, 
cette question est pour nous secondaire. Que la figure géomé- 
trique ait été d’abord imposée à la forme vivante (1) ou qu'elle 


eo 


(1) Cf. Pottier, Les vases peints de l'acropole de Sgse Délégation en Perse, t. XIII, p. 39 et 40. 


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y ait été découverte spontanément (1) ou même ce ce traite- 
ment, comme certains auteurs le prétendent (2) ait la valeur 
d’une écriture symbolique, la seule chose à retenir pour nous, 
dans ce cas, c’est “la collaboration étroite entre l’abstrait et 
l’animé. Ce qui nous intéresse, c’est que dès la: période la 
plus ancienne de la civilisation ‘asianique, on retrouve les 
éléments d’un style qui sait donner des formes impersonnelles 
et schématiques à toute la variété de la vie, qui compose et 
combine les corps des personnages et des . bêtes comme des 
figures géométriques et qui déforme la matière imagée. 

xest en se basant sur ces principes quê se développe tout 
un groupe de monuments de l’Asie ancienne. Annoncés déjà’ par 
le premier style de Suse, ces différents arts se présentent avec 
une remarquable unité, tout en gardant. une variété intérieure. 
L'art sumérien et tous les arts qui en découlent travaillent sur 
le même fond. Ils perfectionnent ou nuancent certains éléments, 
mais restent fidèles à un répertoire qu'ils respectent religieu- 
sement et qu'ils apportent presque intact jusqu’à une époque 
moins reculée (3).-Certaines de ces formes, dont le mécanisme 
est plus complexe et plus secret, que. le prémier décor de Suse 
attirent particulièrement notre attention. On y retrouve le 
même vocabulaire et le même système de figures dont nous 
avons suivi le développement dans la sculpture romane, les 
mêmes motifs semblent y naître et se combiner en vertu du 
même principe. Ils s’enchaînent avec la même rigueur, se 
modifient selon les mêmes règles, créant un répertoire sur 
plusieurs points semblable sinon identique. , 


(1) Frankfort, Studies in Early Ba ofthe near East, Fonds R. Anthropological Institute, 
1924. , 

(2) A. Hertz, Le décor des vases de Suse jé l'écriture de P'Asie antérieure, Revue archéolo- 
gique, Paris, 1929. A 

(3) Pour l'unité des arts asianiques,. voir (Cactenans Manuel d'archéologie orientale, Paris, 
1927411; D: 1397. 


CHAPITRE II 


RÈGLES ORNEMENTALES DANS LES ARTS ANCIENS DE L'ASIE 
ET DANS L'ART ROMAN 


Animal en rinceau. — Entrecroisement du motif. — Dédoublements symétriques. 
— Monstres à doubles corps. — Monstre bicéphale. — Différents types de 
composition. — Composition en tresse, 


La composition des animaux suit souvent le même dessin 
dans la sculpture romane et dans les arts de l’Asie. Qu'il s’agisse 
de l’oiseau (1) (fig. 1), du quadrupède (2) (fig. 2) ou d’une bête 
fantastique (3) (fig. 3 et 4), leur corps obéit à la même courbe. 
Le tronc se dresse, le cou s’étire, se replie en arrière ou en avant. 
Ils s'inscrivent tous dans la même silhouette qui traduit le 
par cours d’un rinceau (4). 


On retrouve en Occident et en Orient, non seulement le 


(1) Exemples-types d'oiseaux, en Occident : La Charité-sur-Loire (Nièvre), Sant Cugat del 
Vallès (Catalogne), Vouvant (Vendée) ; en Orient : cylindre de Suse, Louvre, cf. Delaporte, 
Catalogue des cylindres orientaux, Paris, 1920, pl. 26, n° 9, cylindre de Cappadoce, Delaporte, ibid., 
pl. 124, n° 1e. 

(2) Exemples-types de quadrupèdes, en Occident : Aulnay (Char.-Inf.), Lund (Suède), Milan, 
Pavie (Italie), Ripoll (Catalogne) ; en Orient : fragment de bitume provenant de Suse, Louvre, 
cf. Pottier, Mémoires de la Délégation en Perse, XIII, pl. XXXV, fig. 6 ; cylindre syro-hittite, 
B. N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, n° 464 ; cylindre cappadocien, Louvre, 
cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 124, n° 1e; un côté de l’étendard d’Our, cf. 
Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 939. 

(3) Exemples-types de bêtes fantastiques, en Occident : Poitiers (Hte-Vienne), Saint- 
Jacques de Compostelle, Villagrassa (Espagne), Modène (Italie) ; en Orient, cylindre d'Agadé, 
Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 4, n° 1 ; cachet assyrien, Louvre 
cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11. Acquisitions, pl. 90, fig. 9. 

(4) Nous désignons ce motif sous le nom de motif I. 


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Êe. 4 ART. SUMÉRIEN, ART ROMAN 


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Fig. 1. — a) Détail d'une empreinte de Fig. 2 — a) Détail d'un HT ent de 
cylindre cappadocien. Louvre ;*b) Détail d'un bitume sculpté de Suse ; b) Détail "un relief 

‘* chapiteau de la Charité-sur-Loire. de la cathédrale de Lund. d, 


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Fig. 3. — a) Détail d'un cylindre. B.-N. ;°2 Fig. 4. — _'a) Détail d’un cylindre. Epoque 
b) Détail d'un chapiteau de HibolL «d'Agadé. Louvre ; ; b) Détail d’un relief de 
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même schéma général, mais souvent aussi les mêmes détails 
anatomiques, les mêmes bêtes. Ainsi, la sirène mi-poisson, 

mi-homme se retrouve à la fois sur plusieurs cachets (1) et à 
Saint-J acques de Compostelle, Ripoll (fig. 3 b), Vézelay ; le’qua- 
drupède. dont le corps se termine par à une queue de Les ou 


(1) ct. \ HER Recherches s sür Ja glyptique orientale; t: In, L. Paris, 1883, fig. 32-34 ; Delaporte, 
Catalogue des cylindres orientaux de la B. N., Paris, 1910, PL XXXV, fig. 543 a. 


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RÈGLES ORNEMENTALES 17 


de serpent sur un cachet assyrien (1) ainsi qu’à Poitiers et à 
Modène. Le quadrupède à tête humaine, si fréquent dans l’art 
asiatique réapparaît à Villagrassa en Espagne (fig. 4 b). Bien 
d’autres exemples d’animaux en rinceau peuvent être aussi 
identifiés. 

La composition se complique souvent par l’entrecroisement. 


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Fig. 56. — a) Détail d’une plaque de coquille de Tello. Louvre ; b) Détail d’une plaque de 
coquille de Tello. Louvre ; c) Détail d’un chapiteau de Lund. 


Sur une plaque de coquille de Tello (2), un bouc se combine 
avec un rinceau. La bête-rinceau voisine avec un ornement 
non déguisé qui donne la clef de sa composition (fig. 5 a). Sur 
une autre plaque de coquille de même provenance et de la 
même époque (3), le rinceau se développe à son tour en bête ; 
c’est un lion qui attaque un taureau (fig. 5 b). Ce thème de 
bêtes entrecroisées se répète constamment. Des lions (4), des 


(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, II. Acquisitions, Paris, 1923, 
pl. 90, fig. 9. 

(2) Louvre, cf. Heuzey, Catalogue des antiquités chaldéennes, Paris, 1902, p. 393. 

(3) Louvre, cf. Heuzey, ibid., p. 389. 

(4) Cylindre susien du vase « à la cachette », Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres 
orientaux, pl. 30, n° 5 ; sceau du patesi de Tello, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, 
fig. 415. 


3 


18 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


taureaux à tête humaine (1), un lion et un taureau (2), divers 
quadrupèdes (3) (fig. 6 a) décrivent souvent la même figure en X. 
Leur relief prend parfois une forme monumentale. À Ispahan, 
dans le palais des Quarante colonnes (Chehel Sutun), il apparaît 


2 


a b 


Fig. 6. — a) Détail d'une empreinte de cylindre cappadocien. Institut archéologique de 
Liverpool ; b) Relief d'un chapiteau de Wartburg. 


sur les bases du portique et il est remarquable de constater 
que jusqu'au xvii® siècle ce motif engendré aux temps pré- 
historiques garde son intégrité. 

L'art roman utilise le même schéma. À Lund, une bête 
s'entrecroise avec un rinceau (fig. 5 c). Nous voyons les deux 
animaux en X, à Ripoll, Valence, Klosterrath et à Wartburg 
(fig. 6 b). M. Mâle (4) insistant sur l’origine orientale de ce thème, 
cite le trumeau de Moissac et la miniature de l’Évangéliaire de 
Saint-Martial de Limoges (5), M. Bernheimer (6) le chapiteau 


(1) Cylindre de la B. N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. XIII, fig. 153. 

(2) Cylindre du Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 4, n° 1. 

(3) Institut archéologique de Liverpool, empreinte de cylindre sur tablette cappadocienne, 
ct. Contenau, Glyptique syro-hittite, Paris, 1922, n° 6. 

(4) L'art religieux du XIIe siècle en France, Paris, 1922, p. 359. 

(5) Cette miniature a été comparée avec le chapiteau de Wartburg par Diepen, Die roma- 
nische Bauplastik in Klosterrath, Würzburg, 1926, pl. LXXXVII, fig. 7 et 8. 

(6) Romanische Tierplastik und die Ursprünge ihrer Motive, München, 1931, pl. XXVII. 


RÈGLES ORNEMENTALES 19 


du musée d'Angoulême. L'ancien thème sumérien se retrouve 
encore chez Villard de Honnecourt, accompagné d’une combi- 
naison de triangles. Coïncidence ou survivance technique, ce 
fait montre qu’en plein xrrre siècle le même thème est traité 


a b 
Fig. 7. — a) Détail d’une empreinte de Suse ; b) Détail d’un chapiteau de Tarragone. 


de la même manière et que l’entrecroisement des lions est une 
application de la géométrie ornementale. 

Les bêtes à demi-dressées peuvent être composées dif- 
féremment : selon le motif en as de cœur, formé par deux rin- 
ceaux symétriques par rapport à un axe central et dont les 
extrémités se joignent (motif II). On le trouve sur un cylindre 
archaïque de la collection de Clercq (1) et sur plusieurs autres 
cachets (2). Cette formation se répète avec les animaux-rinceaux. 
Des taureaux (3), des cerfs (4), des sirènes (5) s’affrontent ou 


(1) Cf. de Clercq et Menant, Catalogue de la collection de Clercgq, I, Paris, 1888, fig. 39. 
. {2 Cf. Contenau, Glyptique syro-hittite, pl. XVI, fig. 108 ; pl. XXXII, fig. 214 ; pl. XXXVIII, 
g. L2 
(3) Louvre, empreinte de Suse, cf. Legrain, Délégation en Perse, XVI, fig. 313. 
(4) Cf. Legrain, ibid., fig. 138. 
(5) Cachet de la B. N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. XX XVIIH, fig. 632. 


20 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


s’adossent selon le contour de cet ornement. L'arbre sacré figure 
souvent l’axe médian (fig. 7 a). Sur une empreinte de cylindre 
archaïque de Suse (1), il est remplacé par les queues dressées 
et enlacées en tresse des lions adossés (fig. 8 a). Cette compo- 
sition de deux animaux symétriques par rapport à l’axe central, 
et dont les extrémités tendent à se rejoindre, engendre une 
image fantastique. Les deux têtes arrivent à se réunir et un 
monstre à double corps et à tête unique apparaît. Sur une 
pierre gravée de Mycènes, les lions de Suse deviennent une 
bête chimérique à pattes et corps multiples (2); sur une tablette 
de Kerkouk (3), deux cerfs se fondent en un seul animal (fig. 10 a); 
sur un sceau de la Bibliothèque Nationale (4) (fig. 9 a), les 
sirènes affrontées ont une tête commune. La formation des 
monstres suit les mêmes étapes dans la sculpture romane. C’est 
aussi la fusion des têtes des animaux symétriques qui crée une 
anatomie fantastique (5). 11 ne s’agit pas seulement d’une 
parenté technique. Plusieurs indices montrent quelque chose de 
plus qu’une simple coïncidence de procédé. À Tarragone, les 
cornes de bouc gardent absolument la même forme allongée 
(fig. 7 b). Les lions de Suse, aux queues tressées réapparaissent 
à Lescure, à Moissac (fig. 8 b), à Ripoll ; le monstre du cachet 
de la Bibliothèque Nationale, à Ripoll (fig. 9 b). On retrouve 
la bête à la fois quadrupède, oiseau et être humain. L'arbre 
sacré, le hom, persiste souvent, devenant parfois, comme à 

(1) Exemple de la p. 19, note 3. 

(2) Cf. Pottier, Histoire d'une bête, Revue de l'Art ancien et moderne, 1910, t. II, p. 428, qui 
dit ignorer jusqu'alors les exemples asiatiques de cet animal tout en supposant leur existence. 

(3) Louvre, cf. Contenau, Les tablettes de Kerkouk, Babiloniaca, 1926, n° 110. 

(4) Cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orieniaux, fig. 631. 

(5) Parmi de nombreux exemples d'animaux symétriques, on peut citer : Angers (M.-et-L.), 
La Charité-sur-Loire (Nièvre), Châteauneuf-sur-Charente (Charente), Fénioux (Char.-Inf.), 
Morlaas (B.-P.), Sens (Yonne), Ripoll, Tarragone (Catalogne). Le monstre déjà formé se 
trouve à La Charité-sur-Loire, Elne (P.-0.), Lescure (Tarn), Lichères (Charente), Corneillat- 


de-Conflent (P.-0.), Gérone (Catalogne), Moissac (T.-et-G.), Milan, Pavie (Italie), Ripoll (Cata- 
logne), Saintes (Char.-Inf.), Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) et à Vézelay (Yonne). 


+ 
LS + 


RÈGLES ORNEMENTALES 


CE 


b 
Fig. 8. — a) Détail d’une empreinte de Suse. Louvre ; b) Relief d’un chapiteau de Moissac. 


Fig. 9. — a) Détail d’un sceau de la B.-N. ; b) Relief d'un chapiteau du portail de Ripoll. 


Saintes, un simple ornement. A Pavie (fig. 10 b), au portail 
nord de Saint-Michel, revit sous une forme monumentale le 
cerf de Kerkouk. ; 

Le mécanisme de ces métamorphoses est le même en Asie 
“et en Europe. Mais la fantaisie de l'artiste ne se limite pas à ces 
créations. Il existe d’autres procédés ornementaux. Le dédouble- 
ment symétrique de chaque côté de l’axe passant par la tête 


CR 
= 
. 
LT] L 


22 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


d’un animal donne un monstre à tête unique et à corps double. Le 
même dédoublement autour d’un axe passant par le tronc incliné 
engendre un corps unique surmonté d’une tête double, compo- 
sition qui se retrouve fréquemment. Divers animaux, des 
gazelles (1), des lions (2) s’adossent ou s’affrontent, le cou rejeté 


CA 


Fig. 10. — a) Détail d'une empreinte sur tablette de Kerkouk. Louvre ; b) Relief du portail 
nord de Saint-Michel de Pavie. 


a 


en arrière. Ils se groupent de chaque côté d’un arbre (fig. 11 a) (3) 
ou d’un personnage (fig. 12 a) (4). 

Rapprochés, ils tendent à s’unir ; sur le cylindre d’argent du 
British Museum (fig. 13 a) (5), les poitraïils sont complètement 
soudés. Ce monstre bicéphale se trouve sur un cylindre archaïque 
de Suse (6), sur plusieurs bronzes du Louvre, et enfin sur le relief 
de la « stèle des Vautours » (7) où il est saisi par les serres de 


(1) Cylindre du musée de La Haye, nos 21, 40 du cat., cf. Menant, Recherches sur la glyptique 
orienlale, t. I, fig. 22. 

(2) Cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux de la B. N., pl. XXVII, fig. 391. 

(3) Sceau assyrien de la collection Morgan, n° 289, cf. Syria, 1924, pl. XXVI, 2. 

(4) Devant de harpe, tombe du roi d’Our, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, 
fig. 945. 

(5) Cf. Menant, ouvr. cit., t. I, fig. 29. 

(6) Louvre; cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 29, n° 12. 

(7) Cf. de Sarzec, Découvertes en Chaldée, t. II, Paris, 1884-1912. pl. 4 bis. 


RÈGLES ORNEMENTALES 23 


Fig. 11. — a) Détail d’un sceau assyrien. Coll. Morgan ; b) Détail d'un chapiteau de Saint- 
Martin-d'Ainay à Lyon. 


in 
7 À CS 

[k 

di 


d'Estasy. ” — a) Détail du devant de harpe. Tombe du Roi. Our ; b) Relief d’un chapiteau 
l'aigle héraldique de Nin-Girsou. Il se retrouve dans l’archi- 
tecture du chapiteau perse (fig. 14 a). 

La sculpture romane abonde en exemples de cet ordre. 
Les quadrupèdes adossés, inscrits dans le motif III, sont cou- 


” 


24 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


rants (1). Comme en Asie, ils se groupent souvent autour d’un 
personnage (2) ou d’un arbre (3). Les compositions d’Estany 
(fig. 12 b) et de Saint-Martin d’Ainay (fig. 11 b) rappellent par 
plusieurs points le groupe assyrien et celui d’Our. Les corps des 
deux bêtes se confondent sur.plusieurs reliefs (4). Ici, comme 
en Asie, surgissent des monstres bicéphales à corps unique 
(fig. 13 b). Il est curieux de constater encore non seulement le 


CT 


a « b 


Fig. 13. — a) Détail du cylindre d'argent du British Museum ; b) Détail d’un chapiteau 
de Saint-Pierre de Chauvigny. 


même aspect de la technique, mais le même traitement dans le 
détail. L’empreinte de Suse et les bronzes du Louvre peuvent 
être rapprochés du monstre de Saint-Paul-lès-Dax dont les 
quatre pattes sont verticales. Des chapiteaux, et en particulier, 
un chapiteau de la cathédrale de Doornyck montrent des bêtes 


aux pattes repliées, semblables à celles du chapiteau perse, 
(fig. 14 b). —" 


L’aigle bicéphale est fréquent dans la sculpture romane. 


(1) Nous citerons, comme exemples-types, des chapiteaux de Corneillat-de-Conflent -O. 
Elñe (P.-O.), Saint-Menoux (Allier), Ripoll (Catalogne), Milan, Parme, Pavie RENTE SOUTArz 
heindorf (Allemagne). 

(2) Estany (Catalogne). 

(3) Saint-Martin d'Ainay de Lyon (Rhône), Parme. 

(4) Aoste (Italie), Hagetmau (Landes), Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret), Saint-Paul-lès-Dax 
(Landes), Milan (Saint-Celse et Saint-Ambroise), Parme, Doornyck (Hollande). : 


RÈGLES ORNEMENTALES 25 


Sa formation suit les mêmes étapes que celle du monstre à double 
tête. Les oiseaux affrontés se trouvent à Fontevrault, à la Cou- 
ronne, à Tarragone. À Fontevrault, les corps sont nettement 
distincts, à la Couronne, ils se rapprochent ; à Tarragone, les 
pattes se touchent ; la fusion est complète à Gensac-la-Pallue, 
Moissac, Vouvant, Ripoll. L’aigle à deux têtes et à corps unique 
traduit le contour de la palmette qui se retrouve souvent sur 
les mêmes monuments. 

En Orient, nous retrouvons les aigles affrontés sur une pièce 
en or du trésor de Mycènes (1) dont la composition reproduit 
certainement une image encore plus ancienne de l'Asie. L’aigle 
bicéphale dont le corps unit les deux oiseaux symétriques 
est un de ses thèmes préférés (2) et il est important de noter 
que chez les Hittites cet oiseau héraldique est souvent sculpté 
dans le bloc de l’édifice (3) ou du rocher (4). Il n’est pas ici seu- 
lement une image gravée de cachet ou d’un objet précieux, il 
est aussi relief monumental. 

Ainsi se multiplie et se crée une faune tantôt normale, tan- 
tôt fantastique qui envahit les monuments d’Asie et les églises 
romanes. À côté des compositions ornementales, on trouve tout 
un répertoire d'animaux qui s'affrontent ou s’adossent, se pour- 
suivent et s’entre-dévorent, dont la formule échappe à une géo- 
métrie nettement lisible. Nous n'’insisterons pas beaucoup sur 
ces compositions. Leur origine orientale a été suffisamment mise 
en lumière de même que celle du griffon, de la sirène, du taureau 


(1) Musée national d’Athènes, salle des antiquités mycéniennes, vitrine 36, n° 689; cf. 
A. Evans, The Palace of Minos at Knossos, London, t. I, 1921, fig. 536. 

(2) Il est possible que même l'oiseau Imgi du relief en cuivre restauré provenant de Tell- 
el-Obeid (British Museum) ait été primitivement bicéphale. Les deux têtes trouvées à peu 
près au même endroit semblent le prouver, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 593, 
Sans accumuler les exemples de ce thème classique nous signalerons le cylindre d'Our-Doun. 
Louvre, cf. Delaporte, Caïalogue des cylindres orientaux, p. 13. 

(3) Sculpture de la porte d’'Euyuk, cf. Perrot, Galaïie, pl. 68. 

(4) Iasili-Kaia, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 969 et suiv. 


26 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


e 


à tête humaine, du dragon (1). Un ouvrage récent (2) consacré au 
bestiaire roman en a revisé et complété la liste. Nous nous conten- 
terons d'ajouter quelques exemples dont la parenté avec l'Asie 
est particulièrement frappante. 

Un chapiteau du cloître de la cathédrale de Gérone nous 
retient par son analogie avec un vase de bronze orné de che- 
vaux, provenant de Suse (fig. 15) (3). C’est la même composition 
en deux registres, le même dessin, la même distribution. Les 
bêtes font saillie aux mêmes places. La qualité plastique du relief 
est identique (4). Le lion attaquant un animal à cornes, décorant 
un cylindre de Suse (5) se voit aussi à Gérone et à Sant Cugat del 
Vallès. Le groupe du lion piétinant un homme sculpté à Babylone, 
se retrouve à Sant Cugat del Vallès (6) avec une identité frap- 
pante de mouvement, malgré la différence d'échelle. 

À Serrabone (P.-0.) et à Parthenay (Ch.-Inf.), on trouve, 
sur des chapiteaux, des quadrupèdes fantastiques et des lions 
étrangement désarticulés. Leur cou, les pattes de devant et le 
tronc n’ont rien d’extraordinaire. Les cous suivent la courbe 
du rinceau avec naturel, l’une des pattes s’appuie sur l’astra- 
gale, l’autre est levée. Le corps bien équilibré demeure dans la 
position horizontale. Ce sont les pattes de derrière qui sont 
anormales. Dressées toutes les deux en l’air comme une queue, 
elles ne se posent pas sur le sol pour soutenir le corps mais 
s’accrochent au tailloir. Elles sont symétriques au col. Cette 


(1) Mâle, L'art religieux du XIIe siècle en France, Paris, 1922, p. 332 et suiv.; Marquet de 
Vasselot, Les influences orientales, dans l'Histoire de l'Art d'André Michel, t. I, livre Il, 1921, 
p. 882. 

(2) Bernheimer, Romanische Tierplastik und die Ursprünge ihrer Motive, München, 1931. 
Cf. notre article dans la Revue de l'Art Ancien et Moderne, avril 1933 : Art sumérien, art roman. 

(3) Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 632. 

(4) La seule particularité du chapiteau de Gérone consiste dans une frise végétale qui rem- 
place les bêtes du premier registre. 

(5) Cf. Legrain, Délégation en Perse, XVI, pl. X, fig. 176. 

(6) Cf. Baltrusaitis, Les chapiteaux de Sant Cugaï del Vallès, Paris, 1931, fig. 86. 


EP IA LE ST (Dex. 


® 


a D'après Sarre b D'après Diepen 


Fig. 14. — a) Chapitcau perse ; b) Chapiteau de Doornyck 


a C1. À. Ph. M. H. b Phot. Baltrusaitis 
Fig. 15.— a) Vase de bronze provenant de Suse, Louvre ; b) Chapiteau de Gérone 


RÈGLES ORNEMENTALES 27 


attitude peut s'expliquer par l’iconographie de plusieurs cachets 
sumériens qui montrent le combat de Gilgamesh (1) et du lion. 
Le héros saisit et étreint la bête. Ses pattes de devant restent 
appuyées sur le sol mais les pattes postérieures se dressent et se 
désarticulent. L’attitude paradoxale de l’animal de Serrabone 
est déjà esquissée. Elle se précise sur d’autres cachets (Louvre) où 
la bête isolée garde le mouvement de la lutte. Convulsé sans raison, 
son corps se fige et se raidit. Il perd son élan et de la fougue du 
combat il ne reste que le détail des pattes dressées dont l’icono- 
graphie est conservée jusqu'aux compositions de la sculpture 
romane. 

Le vase de chaque côté duquel s’affrontent symétriquement 
des griffons (2) est comme l’arbre sacré un des thèmes habituels 
du décor roman (3). Ces animaux affrontés tendent à s’unir et 
à se transformer comme les animaux-rinceaux. Ils se rapprochent 
de l’axe médian et finissent par se confondre. M. Pottier (4), 
en étudiant ce dédoublement cite une curieuse amphore du 
Louvre, reproduisant une bête de l’Asie ancienne. Aux compa- 
raisons qu'il emprunte à l’art roman (Le Mans, N.-D. du Pré) 
on peut ajouter Pavie et Poitiers, où dans des corps réunis se 
reconnaissent les antécédents orientaux. 

Dans toute cette variété de bêtes, obéissant soit à la règle 
ornementale, soit à la simple symétrie, il est un groupe distinct 
qui retient notre attention : celui qui se combine selon la formule 
de la tresse dont les premiers exemples connus apparaissent 
avec les plus anciens monuments d’Elam (5). Il est inutile de 


(1) Cylindre de l’époque d’Agadé, Catalogue de la collection de Clercq, I, n° 41; cylindre 
syro-hittite, B.-N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, n° 660. 

(2) Cf. Ward, Cylinders and other seals in the Library of J. P. Morgan, New-Haven, 1920, 
n° 226. 

(3) Brioude, Le Puy (Haute-Loire), Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme), Souvigny (Allier). 

(4) L'Histoire d'une bête, Revue de l'Art Ancien et Moderne, 1910, t. II. 

(5) Vase du style I de Suse, cf. Pottier, Délégation en Perse, XIII, fig. 125, pl. XXVIII, fig. 3. 


28 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


d e 


Fig. 16. — Compositions en tresse. a) Détail d’un relief de Ninive. British Museum ; b) Détail 
du gobelet à libation de Goudéa. Louvre ; c) Détail d’un cylindre babylonien de la Chancellerie 
royale. Louvre ; d) Détail d’un cylindre caucasien ; e) Détail du devant de harpe. Tombe du Roi. 
Our. 


Fig. 17. — a) Détail d’une plaque de bitume de Suse. Louvre ; b) Bas-relief du baptistère de 
Gravedone. 


RÈGLES ORNEMENTALES 29 


rappeler qu’elle est extrêmement répandue dans l’art roman. 
Sur la coquille gravée ornant le devant de harpe de la tombe du 
roi d’Our (1), la tresse constitue le corps d’un personnage-scor- 
pion ; sur un cylindre caucasien (2), elle forme les jambes enlacées 
d’un homme. La même tresse à deux brins se transforme en ser- 
pents sur le vase de Goudéa (3), en dragons sur un cylindre 
babylonien de la Chancellerie royale (4). A Ninive, elle figure 
l’eau dans une scène de libation (5) (fig. 16). La tresse à quatre 
brins, dessinée avec précision, est un serpent sur une plaque de 
bitume sculptée de Suse (fig. 17 a) (6). Les artistes d'Occident 
ont pratiqué aussi cette composition. Le relief incrusté dans le 
baptistère de Gravedone (fig. 17 b) figurant un serpent en 
entrelacs a bien des rapports avec la plaque de Suse. Les ser- 
pents du vase de Goudéa se retrouvent à Médis, des monstres 
enlacés à Aulnay. 


(1) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 945. 

(2) De la région de Kemounta, cf. Matériaux pour l'archéologie du Caucase, vol. VIII, 
pi. CXXVII, fig. 47. 

(3) Louvre, cf. Contenau. ouvr. cit., fig. 525. 

(4) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, Acquisitions, pl. 90, n° 7. 

(5) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 820. 

(6) Cf. Pottier, Délégation en Perse, XIII, pl. XXXVII, fig. 8. 


CHAPITRE III 


RÈGLES ORNEMENTALES — LE PERSONNAGE 


Personnage ornemental. — Dédoublement symétrique. — Personnage bicéphale. 
— Sirène à double queue. — Personnage entouré d'animaux. — Compositions 
plus complexes. 


La figure de l’homme comme celle de la bête est souvent 
soumise à la fois dans les arts asianiques et dans l’art roman 
soit à la symétrie, soit à l’ornement. Un cylindre de Tello (Louvre) 
montre un curieux dessin. Deux quadrupèdes sont inscrits dans 
l’ornement en as de cœur (motif Il); au-dessous se trouvent 
deux personnages affrontés qui leur sont à peu près symétriques. 
Avec leurs jambes en avant, leurs troncs légèrement rejetés en 
arrière, leurs bras tendus, ils sont à la fois hommes et rinceaux, 
et bien que d’un dessin plus anguleux que les animaux, ils n’en 
constituent pas moins la même figure. 

Cette composition des personnages affrontés se répète cons- 
tamment. Sur un cylindre (fig. 18 a) (1), les personnages age- 
nouillés sont devant l’arbre sacré. Leurs bras s’enlacent. Entre 
eux s'élève une tige surmontée d’une boule qui figure peut-être 
le globe du soleil. Le même groupe change souvent de sens. Les 
personnages sont composés de la même façon mais la tige cen- 


(1) Cf. Vincent, La peinture céramique palestinienne, Syria, 1924, p. XXVI, fig. 1. 


32 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


trale se transforme en chalumeau. C’est un dieu et un fidèle 
buvant dans le même vase (1). 

Sur un cylindre syro-hittite de la collection Morgan (2), 
c’est une scène de banquet. Les mêmes figures tiennent souvent 
la gerbe sacrée (3) qui, quelquefois, sort d’un vase (4). Sur l’ivoire 
de Nimroud ce sont des tiges de papyrus (5). Les personnages 


OZ TS 


K 
ER, STE 


a b 
Fig. 18. — a) Détail d’un cachet susien ; b) Relief d’un chapiteau de Saint-Gaudens 


changent de nom et de rôle, mais restent fidèles à la formule. 

Cette ordonnance est aussi extrêmement répandue dans la 
sculpture romane (6). Les personnages d'Angers (évêché), Riom 
(musée), Mozac et de N.-D. du Port de Clermont-Ferrand répètent 
exactement le geste des personnages du cylindre d’Élam, bien 
que l’arbre sacré devienne ici un pur ornement. À Aoste, cet 
arbre sort d’un vase semblable à celui du cachet de la Biblio- 
thèque Nationale. À Angoulême, il s’épanouit entre deux anges. Il 


(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, pl. 70, n° 6 ; Ward, Seal cylin- 
ders of Western Asia, Washington, 1910, n° 900. 

(2) Ward, Collection J. P. Morgan, n° 226. 

(3) Cf. Contenau, Les tablettes de Kerkouk, n° 103. 

(4) B. N., cf. Delaporte, Caïalogue des cylindres orientaux, pl. VI, fig. 56 et 57. 

(5) British Museum, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 837. 

(6) Angers (M.-et-L.), Anzy-le-Duc (S.-et-L.), Aulnay (Char.-Inf.), Brive (Corrèze), La 
Charité-sur-Loire (Nièvre), La Celle-Bruère (Cher), Cosne (Nièvre), Châteauneuf-sur-Charente 
(Char.), Elne (P.-0.), Mâcon (S.-et-L.), Marcillac (Lot), Modène, Nieul-les-Saintes (Char.-Inf.), 
Parme, Le Puy (Hte-Loire), Riom (P.-de-D.), Selles-sur-Cher (Loir-et-Cher), Vézelay (Yonne). 


RÈGLES ORNEMENTALES 33 


prend un sens nouveau à Lescure, Nîmes et Saint-Gaudens 
(fig. 18 b). Dans ses branches apparaît un serpent. C’est l’arbre 
du Paradis et les personnages Adam et Eve dont le contour 
suit presque le dessin du cylindre dont nous avons parlé. 

Ces personnages sont pariois adossés et donnent alors, 
comme les animaux, la figure ramifiée d’une palmette (1). Les 
corps humains, comme ceux des bêtes, se rapprochent et tendent 
à s’unir sur l’axe médian. Sur plusieurs cylindres (2), ils ne font 
qu’un : être étrange à double tête d'homme, d’oiseau ou de lion 
et à corps humain. 

Une transformation du même ordre peut être observée dans 
l’art roman (3). Des personnages adossés sont sculptés à Gérone 
et à Saint-Jouin-de-Marnes. A Chauvigny ils ne sont plus qu’un 


. corps monstrueux. Mais alors que dans les exemples d'Asie que 


nous avons cités, l’imagier a confondu les jambes et les troncs, 
ici il a uni le tronc et la tête. En soudant les corps, il a doublé 
non pas la tête, mais les jambes. C’est une variation sur le 
même principe. 

Parmi ces monstres, mi-hommes, mi-bêtes, dont l’art de 
l'Asie antérieure a été si riche, il en est un qui mérite une étude 
particulière : la sirène à deux queues. Un cylindre archaïque du 
Louvre en montre un excellent exemple (fig. 19 a) (4). Elle est 
d’origine ornementale, elle aussi ; deux rinceaux s’écartant symé- 
triquement à la base d’une tige centrale en définissent la sil- 


houette. Le torse se substitue à la tige médiane, les queues 


retroussées aux rinceaux. Ce monstre, dont la genèse ornemen- 
tale est clairement lisible à Moulins-lès-Metz et à Pavie (fig. 19 b)(5) 


(1) Cf. de Clercq et Menant, Catalogue de la collection de Clercg, t. 1, fig. 181. 

(2) Louvre, cf. Délaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, pl. 96, fig. 24 ; Contenau, Les 
lableïtes de Kerkouk, n° 128 ; O. Weber, Altorientalische Siegelbilder, n° 316 A. 

(3) Cf. Baltrusaitis, La stylistique ornementale dans la sculpture romane, p. 145. 

(4) Ce monstre a été signalé et reproduit par Menant, ouvr. cit., t. 1, fig. 28. 

(5) Cf. Baltruëaitis, La stylistique ornementale dans la sculpture romane, p. 110. 


34 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


est très répandu au Moyen Age (1). La sirène tient de ses mains 
ses deux queues symétriques. Elle peut subir des changements 
singuliers. Le schéma d’ensemble reste intact, mais les queues se 
métamorphosent. Elles deviennent des bêtes, des plantes, des 
objets divers. Sur la stèle du roi Ountash-Gal (2), elles sont pro- 
longées par plusieurs attributs symboliques : deux vases sont 


PR 
VS 


Fig. 19. — a) Détail d’un cylindre archaïque. Louvre ; b) Relief d’un chapiteau de Saint- 
Michel de Pavie. 


» 


posés sur l’extrémité des nageoires dressées, des tiges s’en échap- 
pent, se rejoignent au niveau de la ceinture du personnage qui 
les saisit dans ses mains, puis s’écartent à nouveau pour se 
diriger vers deux autres vases placés dans la partie supérieure 
de la composition (fig. 20). 

Pézard (3) d’après la plaque de Nabou-Apal-Iddin inter- 
prète ces tiges comme les cordons par lesquels les génies main- 


(1) Brioude (Hte-Loire), Côme (Italie), Elne (P.-O.), Gérone, Lavaudieu (Hte-Loire), 
Modène, Pècs (Hongrie), Pavie, Le Puy (Hte-Loire), Ripoll, Saint-Dié (Vosges), Saint- 
Gaudens (Hte-Garonne), Saint-Nectaire (P.-de-D.), Saint-Martin-du-Canigou (P.-O.), Saint- 
Révérien (Nièvre), Toulouse, Klosterrath (Allemagne). 

(2) Louvre. La restitution de cette stèle est due à Pézard, Restitution d'une stèle d'Ountash- 
Gai, Revue d'Assyriologie, XIII, 1916, p. 119. 

(3) Ibid. 


RÈGLES ORNEMENTALES 35 


tiennent le disque solaire. M. Contenau (1) croit qu'il s’agit ici 
d’une représentation conventionnelle des flots qui s’échappent 
des vases sacrés. Mais nous n’avons pas à rechercher la signi- 
fication iconographique de ces branches. Nous retenons qu’elles 
sont des rinceaux réunis par le même axe et dessinant l’as de 
cœur. Qu'il s’agisse de cordons ou de flots, ils se rattachent aux 


Fig. 20. — Détail de la stèle du roi Ountash- Fig. 21. — Détail du bas-relief provenant de 
Gal. Louvre. la ville d'Assour. Musée de Porto. 


nageoires, ils décrivent les queues. Seule une analyse attentive 
permet de distinguer une composition complexe et non une 
simple représentation de la sirène. 

Nous avons d’ailleurs un autre exemple où les courbes 
encadrant le personnage se présentent sous forme de flots. Le 
relief de la ville d’Assour, actuellement au musée de Porto (2), 
montre le dieu Assour entouré de deux femmes. Chacune d’elles 
tient deux vases d’où jaillissent les eaux fertilisantes, en traçant 
deux rinceaux symétriques qui rejoignent le bas de la robe 


(1) Manuel d'archéologie orientale, p. 911. 
(2) Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 138. 


30 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


évasée. Ils se confondent avec elle en s’y rattachant comme 
les queues d’une bête (fig. 21). 

Sur plusieurs cylindres hittites (1), les queues de la sirène 
deviennent les vêtements ou la parure d’une déesse. De ses 
mains écartées, elle en saisit les pans qui retombent en formant 


a b 
Fig. 22. — a) Détail d’un cylindre assyrien. Louvre ; b) Relief de Surgères. 


des cordons jusqu’à ses pieds et décrivent une courbe qui encadre 
la figure tout entière. 

Sur un cylindre assyrien figurant une scène d’exorcisme (2), 
ce dessin change encore de sens. Le cordon qui unit les pieds 
et les mains écartés du personnage est ici la barque de Labar- 
tou, le mauvais génie, le démon qui fuit les hommes et traverse 
le fleuve limite. Son bateau fragile est défini par deux courbes 
de rinceau, réunies sur l’axe central. Ce motif prend alors des 

(1) Musée de Boston, collection Tyszkiewitez, cf. S. Ronzevalle, Le cylindre Tyszkiewitcz, 
Mélanges de l'Université Saint-Joseph, t. XII, p. 177 et suiv. ; cylindre syro-hittite, Metropolitan 
Museum, New-York, cf. Ward, Seal cylinders, n° 912 ; cylindre syro-hittite, collection Morgan, 
cf. Ward, Collection J. P. Morgan, n° 237. Louvre, A. 929, A. 935, cf. Delaporte, Catalogue des 


cylindres orientaux ; Musée de Berlin, cf. Weber, Catalogue, n° 271. 
(2) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, II, Acquisitions, pl. 93, n° 7. 


LS 


LES . RÈGLES ORNEMENTALES , #97 


+ 


; significations multiples. C'est. un FER c'est une barque, 
c'est la queue de la sirène et c’est aussi un monstre vivant. En 

L effet, comme .la tradition le veut, la proue se termine par une 
“tête de serpent. Ce n’est plus un vaisseau, c’est un Fi qui 

Lun emporte la déesse (1) (fig. 22 a). » 
“cd Il est important de noter que les queues de la sirène se 
prêtent “particulièrement aux métamorphoses animales. Sur plu- 

sieurs bronzes du Louristan (2), chacune d'elles étant surmontée 
‘d’une tête, l’ensemble forme un monstre qui unit en lui trois 
êtres vivants (fig. 23 a). La composition demeure intacte. La 
technique du métal la rend plus nette encore. Le tronc du 
personnage se dresse verticalement. De ses mains écartées, 

il saisit par le cou deux animaux qui jaillissent de son propre 

corps et qui l’encadrent. 

. , * Il arrive parfois que ‘les animaux latéraux se détachent dE 
la figure centrale et se suffisent. Sur un cachet syro-cappadocien, 
ce‘sont des serpents que le dieu Bès tient de ses mains (3) (fig. 24). 
Ils se développent sur un vase de Suse (4) (fig. 25 a), s’enroulent 

autour de son rebord et encadrent une petite bête, une tortue, 

. quildes saisit de ses pattes. 
UE, * Sur un autre relief, les reptiles font partie d’une figuration 
plus complète de la barque de Labartou. Nous la trouvons sur 
les plaques assyriennes dites « de l'Enfer » (5). La scène de la 
fuite du génie est représentée ici dans tous ses détails. Dans le 


ad (1) Pour l’iconographie, cf. Thureau-Dangin, Rituel et amulettes contre Labariou, Revue 
NX d'Assyriologie, XVIII, 1921, p. 161 et suiv. 
* (2) Cf. Dussaud, ‘Haches el douilles de type asialique, Syria, XI, 1930, p. 245-271 ; Godard, 
Les bronzes du Lourisian, Paris, 1931. 

(3) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, Acquisitions, pl. 104, fig. 25», 


…* (4). Louvre, cf. Toscanne, Noies sur quelques animaux en Chaldée, Revue d'Assyriologie, 1X, 
Sue 1912, fig. 7. 
a k, . (5) Collection de Clereq, cf. Clermont-Ganneau, Enfer assyrien, Revue archéologique, décem- 
13e È bre, 1879 ; musée de Constantinople, cf. Catalogue de la collection de: \Glercg, te IE, pl. XXXIV, 
. V. Schei,/ Recueil de travaux, t. XX, Paris,e1897, p. 59 et suiv. à 


e. e 
.#" CA ; = 
Ed LA 


38 . ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


a b 


< ne 23. — a) Détail d’un bronze du Louristan. Louvre ; b) Relief de N.-D.-la-Grande de 
oitiers. 


Fig. — 24 Détail d’un cachet syro-cappa- 
docien. Louvre. 


b 
Fig. 25. — a) Fragment d'un vase de Suse. Louvre ; b) Bas-relief du cloître de Tarragone. 


RÈGLES ORNEMENTALES 39 


registre inférieur, se voit un cours d’eau semé de cinq poissons. 
Sur cette rivière vogue une barque ; la proue et la poupe sont 
terminées respectivement en tête de serpent et en tête de tau- 
reau. Dans cette barque se tient un âne à demi couché et sem- 
blant vouloir se relever ; c’est sur cet âne qu'est monté le prin- 
cipal personnage, un démon nu, à corps velu de femme, à tête 
de lionne rugissante ; le monstre appuie le genou droit sur le 
corps de l’âne, et le pied gauche terminé en serre d’oiseau de 
proie, sur sa tête. [l tient de chaque main un gros serpent ; deux 
petits animaux,.chien et porcelet sont suspendus à ses mamelles ; 
ils semblent s’élancer pour les atteindre et ne tenir à elle qu’en 
tétant.… (1). 

Bien que surchargée, cette composition s'inscrit dans la 
formule de la sirène. Le personnage central correspond à son 
torse. Les serpents qu’il saisit sont les débris de ses queues ; 
leur corps est, du reste, prolongé par la barque réduite à une 
mince baguette. Le reptile et le bateau constituent une sorte 
de cordon qui encadre la figure centrale comme les queues retrous- 
sées du monstre ou comme l’eau des vases de libation. 

Tel est le mécanisme de ces métamorphoses. Les courbes 
qui environnent la figure verticale ne changent pas et donnent 
l'axe ou le contour d’une grande variété d'objets et d'êtres 
vivants. 

Ces tiges ornementales prennent parfois une importance 
considérable. Elles se développent en quadrupèdes affrontés, 
proches de ceux que nous avons déjà vus inscrits dans le même 
ornement. Ainsi nous revenons au procédé initial de l’affronte- 
ment symétrique d’où toute la sirène avec ses variations si 
nombreuses semble sortir. 


(1) Nous empruntons cette description iconographique au Dr Contenau, Manuel d'archéologie 
orientale, p. 1307. 


. ge, LC 2 L] 


Lg D . + 
n PAT 


40 ’ : ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 
Te F FA 
Il est intéressant de noter qu’on voit souvent le personnage + 
tenir deux simples tiges décoratives (1) (fig. 26), deux rinceaux ee 
qui l’encadrent. Ces rinceaux. se transforment non seulement 
en queue de sirène, mais aussi, comme celui de la plaque de la 


a” 


coquille de Tello, en bêtes au corps puissant (2) (fig. 27 a). Même 


combiné avec le corps de l° homme, 
l’ornement ne perd rien de ses +pos- 
sibilités créatrices. 

Ainsi se forme un nouvel en- 
semble constitué paruñ personnage | 
entouré de quadrupèdes:qu il sai 

. sit de ses mains. Cette composition : 
1ediea A Gorge dun dre. CE nouvelle change aussi. souvent de 
sens. Tantôt c’est la grande déesse, 
entourée de bouquetins (ivoire de Ras-Shamra, fig. 28 a),'tantôt 
c’est Gilgamesh ou Enkidou luttant avec les fauvès (3). Au-per- 
sonnage central peut se substituer une troisième bête et on voit 
alors un combat d'animaux. À Our (4), ce sont deux lions qui 
attaquent un bouc (fig. 36 a). Les lions sont souvent renversés ‘ 
dans la lutte. Lehéros les tient suspendus par la queue (fig. 34 a) (5). 
Il arrive aussi que le personnage central se dédouble (6). Mais: 
que les bêtes soient ou non renversées, qu’il y ait une figure 


sa? sr : 


(1) Cylindre syro-hittite, cf. Contenau, La glyptique syro-hittite, pl. XXXVIII, fig. 291. 
Cylindre de la collection de Clercq, cf. de Clercq et Menani, Catalogue de la collection de Clercgq, 
t. I, pl. IV, fig. 39. 
(2) Cylindre de Suse, cf. Legrain, Délégation, XVI, pl. XXII, fig. 330 ; cylindre archaïque 
de Sumer, cf. Catalogue ‘de la collection de Clercq, t. I, n° 41; empreinte de Farah, musée de LV 
Berlin, cf. O. Weber, Alitorientalische Siegelbilder, Leipzig, 1920, fig. 410; ivoire de Ras- M 
Shamra, Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 739. à 
(3) Cylindres cités de la collection de Clercq et du musée de Berlin. t 
(4) Plaques de coquille gravées ayant fait partie d'un jeu, cf. Contenau, Manuel CET : … 
orientale, fig. 942. a 
(5) Cylindre de la collection de Clercq, cf. Catalogue, t. I, n° 41. ® 
(6) Cylindre de la collection de Clercq, cf. Catalogue, t. I, n° 48 ; cylindre du musée de Cannes, 
cf. J. Billiet, Cacheis et cylindres sceaux, Paris, 1931, pl. IV, fig. 24 B. | 


LE 


LA] 


‘x, 
. 


RÈGLES ORNEMENTALES re 41 


= __ + 


Pen re ou deux; la formule reste la même. La silhouette du 
personnage encadré de deux courbes persiste à travers leurs 
variations. Le 

Sur la terré-Cuite d’Ashnounac (Louvre), on la reconnaît 
dans un groupe de trois personnages. Détail curieux, la figure 


Fi ig. 27. — | a) Détail de l'empreinte de Farah. Musée de Berlin ; b) Relief d’un chapiteau 
de DEAD SniOn. 


a" 
L] LD 


s J ? A | FE Là 
centrale porte sur ses épaules un bélier. C’est un véritable 


« Bon” Pasteur ». Les personnages latéraux. décrivent deux 


rinceaux. 


- On sait quel usage l’art roman a fait de la sirène conformé- 
ment à la même stylistique. (1). Il a multiplié ses variations sur 
les queues du monstre. Elles deviennent l’arc bandé entre les 
pieds d’un archer qui s ’apprête à faire partir la flèche (Saint- 
Sernin de Toulousé), les bras d’un siège qui se-terminent, comme . 
la barque de Lebartou, par des têtes d'animaux (Saint-Leu 
d’ Esserent), une sorte dé croissant décoratif ne Charité-sur- 


° ke & TL + 
(1) cr. Baltrusaitis, La slylistique Craie p. 112 et suiv. 


42 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


Loire), de simples branches d’ornements (1), un phylactère déroulé 
(Halford). Les queues reçoivent des têtes et la sirène se trans- 
forme en monstre à corps multiples (Poitiers), en serpents (2) 
et en quadrupèdes (3). Ce sont les mêmes métamorphoses qu’en 
Asie. Le personnage central change aussi de nom : il est char- 


a b 
Fig. 28. — a) Ivoir de Ras-Shamra ; b) Relief de Biron. 


meur de serpents, chasseur, pêcheur ; la figure de Gilgamesh 
entouré d'animaux (4) prend un sens nouveau. A Morlaas, 
il est un simple dompteur, aïlleurs (5) Daniel dans la fosse aux 
lions ou à Borgo San Donnino, Alexandre montant vers le ciel. 

Comme nous l’avons vu pour d’autres séries d'exemples, on 
retrouve non seulement une parenté générale de technique et 
une coïncidence de schéma, mais aussi de détails typiques. 


(1) Angers (Maine-et-Loire), Bourg-Charente (Charente), Cunault (Maine-et-Loire), Pavie, 
Valence (Drôme). 

(2) Pavie, Romans (Drôme), Toulouse, Tournus (Saône-et-Loire). 

(3) Angers, Morlaas (Basses-Pyrénées), Neuïlly-en-Donjon (Allier), Plaimpied (Cher), Ripoll; 
Saint-Gabriel (Bouches-du-Rhône), Saintes (Charente-Inf.), Valence (Drôme). 

(4) M. Mâle, ouvr. cit., p. 352, signale l'apparition de Gilgamesh dans la sculpture romane. 

(5) Biron (Char.-Inf.), La Charité-sur-Loire (Nièvre), Cosne (Nièvre), Neuilly-en-Donjon 
Ripoll, Saint-Gabriel. 


on 


RÈGLES ORNEMENTALES 43 


La figure de Labartou du cylindre assyrien peut être rapprochée 
du relief de Surgères (fig. 22 b) où l’on voit aussi, un person- 
nage debout sur un serpent fantastique qu’il étreint. La sirène 
de Poitiers (fig. 23 b) a des points communs avec le bronze du 
Louristan : c’est le même monstre tracé par les mêmes lignes. La 
tortue de Suse réapparaît deux fois dans le cloître de Tarragone 
(fig. 25 b). C’est presque une copie : mêmes pattes, même corps 
autour duquel s’enlacent les mêmes serpents. Le groupe de 
Gilgamesh se reconnaît dans le Daniel de Neuilly-en-Donjon 
(fig. 27 b). L’ivoire de Ras-Shamra peut être rapproché de la 
composition de Biron (fig. 28 b). Les animaux placés la tête 
en bas, à côté de Gilgamesh, sont sculptés dans la même posi- 
tion en Occident sur un ivoire du musée national de Florence (1). 
À San Juan de Duero (Espagne) ce sont deux monstres qui se 
renversent. Enfin à San Pedro de la Nave (Espagne, fig. 35 b) 
les lions qui lèchent les pieds de Daniel se trouvent encore dans 
la même attitude. A Ripoll, les lions têtes en bas sont seuls, sans 
personnage central. Cette étrange représentation d’animaux 
dont la tête pend sans raison et dont le corps se dresse verti- 
calement est bien difficile à expliquer dans les monuments du 
Moyen Age chrétien. Elle s’explique naturellement dans l’image 
du héros asiatique qui tient sa proie par les pattes et par la 
queue. Nous avons également, dans la sculpture romane, la 
même composition inversée. Les bêtes sont debout, le person- 
nage central a la tête en bas. C’est le cas de Biron et de Saintes. 
Nous pouvons citer plusieurs exemples asiatiques de cette dis- 
position (2). Au lion de Gilgamesh se substitue parfois un second 
être humain, l’ensemble est alors formé par un personnage 


(1) Cf. Diepen, ouvr. cit., pl. LXXXVIIL, fig. 2. 
(2) Cylindre de la B. N., cf. Delaporte, Catalogue des Cyhntres DRAP, pl. III, fig. 26; 
cylindre de la collection de Clercq, Cat., t. I, fig. 14. 


"+: j 


ka. ÿe 
é a. Ent à 
A4 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN  % à e 


debout et un autre les pieds en l’air, placé devaëtelui. Cette 


dernière composition peut être signalée, aussi à Ripoll, à Pavie 


et à Saint-Paul-lès-Dax. 
Mais ce sont là des cas particuliers. En Asie etéer! lOccident, 
la sirène est soumise à d’autres variations parallèles. Son Corps 


à deux queues retroussées s’unit souvent avec ceux. de deux. 


autres bêtes (1) et un monstre nouveau apparaît. Des quadru- 
pèdes affrontés ou adossés s’attachent à la sirène . dont “ils 
remplacent les queues. Ce sont les queues de ces animaux qui 
l’encadrent maintenant et qu’elle étreint.au lieu des siennes. 

Cette genèse nouvelle est encore d’origine ornementale. 
La réunion par les pointes de deux motifs en as de cœur (2) 
produit la fusion de deux compositions indépendantes, celle de 
la sirène et celle des bêtes affrontées (fig. 29). - , 

Ce monstre singulier se retrouve dans plusieurs bronzes du 


Louristan (3), dans ces curieuses figures que M. Godard nomme. 


les « protecteurs des troupeaux » et dont l’anatomie est plus 
complexe encore. Les queues de la sirène remontent vers ses 
épaules. Elles reçoivent chacune une tête et des pattes. Le tronc 
s’allonge et se termine par les pattes de derrière des animaux 
affrontés qui s’étirent et prennent des formes. surprenantes. 

N’est-il pas étonnant de retrouver le même “monstre composé 
.des mêmes éléments, selon les mêmes procédés, sur un chapiteau 
.du portail de Moissac (fig. 30) ? Dans'les deux cas, c’est la 
même complexité, rigoureuse combinaison symétrique de deux 
figures dont l’une porte en elle la sirène et l’autre les griffons 
- affrontés. Le procédé et l'effet sont identiques. : 


y 
- (1) Empreinte de Farah, Berlin, cf. Weber, ouvr. Gin fig. 60'; cylindre archaïque, Louvre, 
ie Menant, ouvr. cit., t. I, fig. 26 ; cylindre de la collection Luynes, cf. ibid., fig. 27. 
- (2) Ce motif se retrouve: dans son aspect purement ornemental sur le cylindré syro-hittite 
Forod uit par Contenau, La glyptique syro-hittite, pl. XVI, fig. 108. 
(3) Cf. Dussaud, Haches et douilles de type asiatique, Syria, XI, 1930 ; Gédérd, Les bronzes 
du Louristan, Paris, 1931, fig. 187 à 189, 193, 195 à 196 bis. D." 


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RÈGLES ORNEMENTALES 45 


Ces rapprochements révèlent plus d’un point commun entre 
la stylistique romane et les formes asianiques. De part et d’autre, 
c’est la même technique. L’uniformité des procédés est frap- 
pante. Le principe d’une forme impersonnelle et fixe qui renaît 
sous des aspects divers est le même. Certaines formules acquièrent 


WA 


CILERET) 


Fig. 29. — Monstre figurant sur un cylindre de la B.-N. et éléments de sa formation 


la force stable d’une continuité rituelle. Elles réapparaissent 
constamment. Elles pénètrent dans différentes compositions. 
Elles organisent le mouvement et les contours d’êtres vivants, 
de scènes et d’objets. Ce sont les mêmes courbes qui unissent et 
qui ordonnent les différents thèmes. 

Nous avons vu qu’il n’y a pas seulement coïncidence de 
principes. Il ne s’agit pas que de schémas abstraits définissant 
la variété des figures ; les figures elles-mêmes se ressemblent 
bien souvent. C’est que la technique est la même et que 
l'application de la même règle est conduite de la même façon. 
Toutefois cette géométrie qui crée des images variées à partir 
des mêmes éléments prend en Occident une valeur essen- 
tiellement ornementale si bien que dans la décoration de nos 
églises, nous n’avons pas seulement des figures nées d’ornements, 


46 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


mais à côté d'elles et en grande abondance les ornements qui les 
ont suggérées. 

En Orient, ces formules sont plus cachées. On ne les repro- 
duit que très rarement sous leur aspect ornemental pur. On 
peut en chercher la raison : secret d’artisan, tendant à conserver 
tout leur mystère à des créations fantastiques, prédilection pour 
les formes vivantes, même chimériques, aux dépens des formes 


Cs) 


Fig. 30. — Monstre sculpté à Moissac et éléments de sa formation 


abstraites qui pourtant les inspirent, indifférence à des fonctions 
purement décoratives dans un art chargé de signification ? 

Cette réserve ne doit pas nous tromper. En effet, si les 
ornements qui nous sont familiers sont jusqu’à présent très 
rares dans l’art sumérien et dans les arts qui en dérivent, il en 
existe pourtant quelques exemples de haute époque. 

Le cylindre archaïque de la collection de Clercq (1) réunit 
les principaux motifs. Plusieur rinceaux (motif I) s’y groupent 
autour du même axe en formant tantôt le dessin en as de cœur 
(motif II), tantôt celui de la palmette ramifiée (motif III). 

Dans l’art syro-hittite où la grammaire ornementale est 


(1) De Clercq et Menant, Catalogue de la collection de Clercq, t. I, fig. 39. 


RÈGLES ORNEMENTALES 47 


particulièrement riche, on voit à côté de différents dessins de 
tresse réapparaître aussi des rinceaux. Ils se combinent de 
manières diverses en formant une grande variété de motifs 
conformes aux compositions ornementales des personnages et 
des bêtes que nous avons étudiées (1). Dans les monuments 
chypriotes, l’arbre sacré s’épanouit souvent, tantôt en motif II, 
tantôt en motif IIT, tantôt en combinaison des deux réunis 
autour du même axe (2). Ces documents qui ne sont pas uniques, 
ont la valeur d’un contrôle. En tous cas, il reste établi que 
l'application de ces formules a dans les deux arts le même effet. 
Ce sont les mêmes compositions de personnages et d’animaux, 
les mêmes chiffres nés d’une fantaisie en apparence libre et qui 
pourtant se répètent à travers des siècles. Des monstres à corps 
multiples, des êtres bicéphales apparaissent dans l’Asie ancienne 
et dans l’Occident. Dans les régions les plus éloignées de l’his- 
toire, le graveur de cachets et l’imagier des églises médiévales 
cherchent l’extraordinaire, le singulier, le fantastique. Ils ont 
besoin de formes étranges, sortant de la vie normale. Leur ima- 
gination se plaît à unir les choses les plus surprenantes. Elle 
crée des êtres nouveaux qui incarnent l’animal dans l’image 
de l’homme et qui humanisent la bête. 

Mais il n’y a pas seulement une identité formelle. La parenté 
de solution ne résulte pas ici de l’accord fortuit de deux morpho- 
logies du même ordre. Ce n’est pas une simple analogie de déduc- 
tion appliquée à la même matière et arrivant aux mêmes effets. 
Plusieurs détails nous montrent qu’il y a coïncidence en dehors 
des nécessités de style, un lien plus ferme et plus concret. 


(1) Cf. Contenau, La glyptique syro-hittile, pl. XI, fig. 60-62, pl. XV, fig. 102, pl. XVI, 
fig. 108. 

(2) Cf. Contenau, ibid., pl. XX XII, fig. 214 ; nous pouvons ajouter encore le curieux cas des 
empreintes de Farah (fig. 27 a), musée de Berlin, cf. O. Weber, Aliorientalische Siegelbilder, 
fig. 410, où le motif II, pareil à un ornement roman, figure la tête de Gilgamesh. 


CHAPITRE IV 


CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 


Les démons. — Labartou et la luxure. — Les libations. — Les combats. — Les 
scènes rustiques. — L’'âne musicien. — Les adorations. — Le personnage 
entouré d'animaux et la vision d’'Apocalypse. — Le Bon Pasteur. — Daniel. — 
L’aigle héraldique. 


Nous avons déjà eu l’occasion d'évoquer, à propos de ques- 
tions de style, la persistance dans la sculpture romane de plu- 
sieurs éléments de l’iconographie asiatique. L’iconographie assy- 
rienne de Labartou telle qu’elle apparaît sur les plaques de 
l’Enfer subsiste dans plusieurs reliefs du xrre siècle. Nous avons 
cité d’autres séries de personnages tenant des serpents. 

Des personnages velus comme Labartou sont sculptés sur 
les chapiteaux romans de Nazareth. Les démons de Vézelay et 
de Saulieu ont aussi les jambes terminées par des pattes cro- 
chues. Le détail des animaux suspendus aux mamelles peut être 
retrouvé dans la luxure d’Urcel, de Moissac, de Saint-Sever, de 
Rustan. 

Mais 1l est plus curieux encore de trouver dans l’art roman 
la scène des libations. Sur un chapiteau du musée des Augustins 
à Toulouse, deux personnages assis tiennent chacun un vase 
d’où coule un filet d’eau. Le dessin est le même que celui de 
l’eau fertilisante, sur plusieurs sceaux et reliefs d'Orient : striée 
de minces traits parallèles, elle retombe en un étroit cordon. 

7 


50 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


D'autres compositions se répètent dans les anciens arts de 
l'Asie et dans l'Occident roman. Le personnage tenant dans ses 
mains de petits êtres humains qui est gravé sur un cachet syro- 
cappadocien (1), réapparaît sur un chapiteau de Hagetmau. Ici 
aussi, la figure centrale tient comme du gibier, deux person- 
nages suspendus. 

La scène de Gilgamesh terrassant un quadrupède, tête en 


IC 81. — a) Détail d’un cylindre du style de Kerkouk. B.-N. ; b) Bas-relief de Saint-Michel 
e Pavie. 14 


bas, devant un personnage, la déesse nue, telle qu’on la voit sur 
un cylindre du style de Kerkouk (2) (fig. 31 a) se retrouve sur 
la façade de Saint-Michel de Pavie (fig. 31 b). La composition 
est la même : deux personnages symétriques, et, entre eux, 
l'animal, tête en bas; celui de droite saisit la bête par les 
pattes et appuie le pied gauche sur son cou. Seulement, ici, 
il ne s’agit pas, sans doute, d’une épopée asiatique, mais d’une 
simple scène rustique : un paysan abattant un animal. 

A Saint-Michel de Pavie (fig. 37) aussi, on reconnaît cer- 


(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, II. Acquisitions, pl. 97, fig. 4. 
(2) B. N., cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 720. 


CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 51 


tains détails du combat des quadrupèdes qui se déroule sur une 
plaque de la tombe du roi d’Our (fig. 36 a). Un animal se cabre 
et dévore les pattes de derrière d’une seconde bête à cornes qui 
se renverse. Une autre plaque de la tombe du roi d’Our, celle 
du devant de harpe, est décorée de plusieurs scènes qui attirent 
notre attention. Nous avons déjà signalé Gilgamesh entouré 
de deux animaux dont on trouve une réplique à Estany. Dans 
le second registre, on reconnaît une autre image tout aussi fami- 
lière à l’art roman : celle de l’âne musicien (fig. 32 a), qu’on 
voit à Saint-Sauveur de Nevers, à Saint-Parize-le-Châtel, aux 
portails de Saint-Aignan de Cosne, à Fleury-la-Montagne, Meil- 
lers, Brioude, Saint-Benoît-sur-Loire et Nantes (fig. 32 b) (1). 
Certains de ces exemples ont une frappante parenté avec l’art 
sumérien. L'animal est assis sur ses pattes de derrière. La harpe 
placée devant lui dessine un triangle presque identique et la 
bête touche les cordes avec le même geste. 

Les animaux humanisés figurent sur plusieurs scènes de la 
même plaque. L’ours danse, le lion porte un vase, un chien 
debout, avec un poignard passé dans sa ceinture, apporte une 
table chargée de morceaux de viande, de têtes et de pattes 
d'animaux. Une petite bête secoue un sistre. On retrouve le 
même esprit de la fable qui anime un grand nombre de reliefs 
romans où des ours, des renards, des oiseaux, imitent avec 
bonhomie et malice les gestes des hommes. 

Il existe encore bien d’autres concordances. Les dieux de 
la vieille Asie sont souvent représentés soit debout, soit assis, 
reposant sur des animaux. Sur l’empreinte d’un cylindre cappa- 
docien (2) (fig. 33 a), le grand Dieu d’une scène de sacrifice est 


(1) Cf. Mâle, L'art religieux du XII° siècle en France, Paris, 1922, p. 340. Un rapprochement 
analogue a été fait par M. Bernheimer, ouvr, cit., p. 91. 
(2) Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 585. 


52 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


assis et son trône se dresse sur un taureau affaissé. Devant lui, 
presque au niveau de sa tête, on voit ses attributs symboliques, 
le disque solaire et la lune. Un autre dieu, debout, les pieds posés 
sur le dos d’un animal, s’avance vers lui. Ces personnages ainsi 
représentés se retrouvent souvent (1). Ils marchent générale- 


a b 
Fig. 32. — a) Détail du devant de harpe. 


Tombe du Roi. Our; b) Détail d’un chapiteau 
provenant de l’ancienne cathédrale de Nantes. 


ment vers le dieu principal qui est assis de profil sur un trône 
devant lequel montent un astre et un croissant de lune. C’est 
un thème d’adoration. 

Plusieurs détails de son iconographie se retrouvent sur le 
tympan de Neuilly-en-Donjon (fig. 33 b) : c’est la scène des mages 
apportant leurs offrandes à l'Enfant. Nous n’avons pas ici à 
insister sur l’origine orientale de la légende. Heuzey (2) signale 
que le thème de la Déesse et de l’Enfant adoré a été connu de la 
Chaldée. Tout récemment Evans (3) a essayé de suivre la 


(1) Cylindres syro-hittites. Louvre, cf. Delaporte, Caïalogue des cylindres orientaux, 11. Acqui- 
sitions, pl. 94, nos 22 et 23. 

(2) Les origines orientales de l'art, p. 91 et suiv. 

(3) A. Evans, The earlier religion of Greece on the light of crelan discoveries, London, 1931. 


CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 53 


transformation du mythe en légende chrétienne. Il est important 
de voir renaître certains éléments caractéristiques de l’adoration 
orientale dans la composition romane. La Vierge et le Christ 
sont vus de profil. L'étoile est placée juste au même endroit que 
le signe astral de la divinité. Les mages s’avancent vers elle 


Fig. 33. — a) Détail d’une empreinte de cylindre cappadocien. Louvre ; b) Détail du relief 
du tympan de Neuilly-en-Donjon. 


comme dans une adoration de l’Asie, l’un derrière l’autre. Et de 
même que le trône de la Vierge, ils se dressent sur le dos de 
bêtes monstrueuses. Il est surprenant de reconnaître en elles le 
taureau et le félin, attributs symboliques du Grand Dieu et de 
la Grande Déesse (1). Ainsi, en plein xri® siècle réapparaît sous 
sa forme première un thème qui a été déjà élaboré et transformé 
par l’art chrétien (2). 

Le thème des animaux combattus par Gilgamesh qui appa- 


(1) Pour les attributs des dieux, voir Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 382. 
(2) M. Mâle, ouvr. cit., p. 430, voit dans ces bêtes le symbole des puissances du mal. 


54 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


raissent souvent près du trône divin ou royal intervient 
sans aucun doute aussi dans la formation d’un autre thème, 
très répandu dans l’art roman. Sur un cachet hittite du Louvre (1) 
figurent deux quadrupèdes adossés au-dessous d’un siège solennel. 
Sur la coupe de Chosroès provenant du trésor de Saint-Denis, 
actuellement au Cabinet des Médailles (2), le trône est porté 
par deux quadrupèdes aïlés, adossés, qui semblent émaner du 
personnage central. Leurs cous tendus décrivent deux courbes 
symétriques. Ce groupement, personnage central et animaux se 
retrouve dans la composition de la vision de saint Jean, sculptée 
sur les tympans de Moissac, Bourg-Argental, Luz, Maguelonne, 
et plus tard, d'Angers, Chartres, Le Mans, Saint-Loup-de-Naud. 
Les quadrupèdes terrassés autrefois par le roi d’Erech sont deve- 
nus les bêtes de l’Apocalypse : le lion et le bœuf. Les grandes 
lignes restent intactes. Le personnage central, le Christ, entouré 
de symboles, reste immobile. Seules, les figures de l’aigle et de 
l’homme s’ajoutent dans la partie supérieure du relief pour en 
compléter l’iconographie. 

Un autre thème de l’iconographie chrétienne attire notre 
attention : celui du Bon Pasteur, qui a été si répandu, parti- 
culièrement en Auvergne, dans l’art roman. La même figure 
tenant la bête de la même manière peut être signalée sur la patère 
de Dali (3), sur une coupe phénicienne de Chypre, sur le relief 
de Karkemish (4) où les serviteurs apportent les chevreaux du 
sacrifice (5). Dans l’art roman, on la trouve à Besse-en-Chandesse, 
Issoire, Orcival, Riom, Saint-Nectaire et Valence. Il est naturel 


(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, IT. Acquisitions, pl. 101, fig. 116. 

(2) Cf. F. Sarre, L'art de la Perse ancienne, Paris, 8. d., pl. 144. 

(3) Cf. Longperrier, Musée Napoléon III, pl. XV. 

(4) Cf. Pottier, L'art hitlite, Paris, 1926, fig. 33. 

(5) Cf. Pottier (ibid., p. 81), qui signale la parenté de ce groupe avec le Bon Pasteur 
chrétien. 


CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 55 


de penser d’abord que l’Hermès Criophore, devenu le Bon Pasteur 
des catacombes, s’interpose ici entre les prototypes orientaux et 
les figurations romanes (1). Mais une première observation doit 
nous retenir. La facture du dessin, le schématisme de la compo- 
sition y sont infiniment plus proches du style de l’Asie ancienne 
que de l’image touchée par le pinceau alexandrin. D'autre part, 
le porteur de bêlier n’est pas seul à reparaître dans l’art roman. 
D’autres compositions dont on retrouve des exemples également 
très anciens et que le premier art chrétien n’a pas connues y 
interviennent aussi. Les monuments de Karkemish sont ici d’une 
importance capitale. On y retrouve non seulement le prototype 
du Bon Pasteur, mais aussi celui de Daniel dans la Fosse aux 
lions. Les animaux de la statue du dieu (2) sont compris de 
la même manière que ceux des chapiteaux d'Arles, de Borgo 
San Donnino, Lescar, Luz, Modène, Saint-Lizier, du musée de 
Toulouse. Ils ne sont pas ici à demi dressés, ou renversés, la 
tête en bas, comme sur les reliefs dérivés de la formule ornemen- 
tale de Gilgamesh, mais ils sont solidement campés sur le sol. Ils 
occupent les côtés opposés du bloc ; sur la face apparaît un génie 
qui les tient au collier et devient en Occident, Daniel. La masse 
architecturale, inconnue des Catacombes, les grandes lignes de 
la composition sont les mêmes. 

Aiïnsi, différents thèmes sont traités de la même manière 
dans l’art ancien d’Asie et dans l’art roman ; les serpents, le 
corps velu de Labartou, les animaux qui se suspendent à ses 
mamelles, les libations, le trône et les animaux symétriques, la 
scène de l’Adoration et son socle d'animaux, le Bon Pasteur, 
Daniel, l’âne musicien. Nous laissons de côté les analogies entre 


(1) Pour l’histoire du motif, cf. A. Veyries, Les figures criophores de l’art grec, de l’art gréco- 
romain el de l’art chrétien, Paris, 1884. 
(2) Cf. Pottier, L'art hittite, fig. 37. 


56 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


la représentation d'Adam et d’Eve, de l’arbre ornemental et de 
la légende suméro-akkadienne de la Chute (1) où interviennent 
les mêmes éléments. Toutes ces formes de parentés, les unes. 
stylistiques, les autres iconographiques semblent s'unir dans 
une représentation peut-être plus frappante que toutes celles | 
dont nous nous sommes occupé jusqu'ici : l’aigle héraldique, 
emblème de Nin-Girsou renaît presque sans changement en 
Occident. Cet aigle aux ailes déployées, à tête de lion, « liant » 
deux quadrupèdes, est l’un des motifs les plus anciens de l’Asie 
antérieure. On le voit sur des vases de Suse du style I. Dans le 
style II, il est déjà pleinement développé en Élam. C’est d’abord 
l'aigle tenant dans ses serres des petits oiseaux puis des bouque- 
tins (2). M. Thureau-Dangin (3) a montré que cet aigle héraldique 
portait le nom d’Imgi et qu'il était l'emblème de plusieurs divi- 
nités, aspects divers du même dieu Nin-Ourta, par exemple 
Zababa, le Nin-Ourta de la ville de Kish et peut-être Nin- 
Shoushinak, le Nin-Ourta de Suse. Heuzey (4) explique comment 
cet emblème qui a été aussi celui de la ville de Lagash s'était 
peu à peu propagé vers l'Ouest. Comme exemple de la représen- 
tation d’Imgi, nous pouvons citer celui de la plaque de bitume 
au nom de Doudou (5), celui du bas-relief de Our-Nina prove- 
nant de Tello (6), celui du cuivre de Tell-el-Obeid (7) enfin 
ceux du vase d'argent d'Entemena (8). 

Après des siècles, bien loin des villes auxquelles il servit 
d’armoirie et des dieux dont il fut le mystérieux attribut, dans 


(1) Cf. Langdon, Poème sumérien du Paradis, de la Chute et du Déluge, traduit par Virolleaud, 
Paris, 1919. 

(2) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 604. 

(3) L'aigle Imgi, Revue d'Assyriologie, XXIV, 1927. 

(4) Les armoiries chaldéennes de Sirpourla : Monuments Piot, Paris, 1894. 

(5) Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 357. 

(6) Louvre, cf. Heuzey, Catalogue, p. 93. 

(7) British Museum, cf. Hall, A!-Ubaïd, London, 1930, pl. VI. 

(8) Louvre, cf. Monuments Piot, 1895. u 


_ 


.  CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES , 57 


l'Espagne musulmane au x® siècle, à Medina-Az-Zahara (1), et 
deux siècles plus tard, -sur le portail de Saint-Michel de Pavie et 
sur la fresque de la cathédrale de Clermont puis, en 1305 à 
Grenade (2), ilréapparaît encore plusieurs fois. Les ailes déployées 
avec une queue magnifique, il tient dans ses serres les bêtes symé- 
‘triques. Il est vrai que l’aigle sumérien a une tête de lion, mais 
cette réserve ne confère que plus de force à l’indiscutable parenté 
des deux figures, car les oreilles du fauve persistent souvent sur 
le crâne de l'oiseau de proie. Cette apparition en Europe médié- 
vale de l’une des plus anciennes armoiries de Chaldée est pour nous 
de première importance. La figure héraldique se pose comme une 
sorte de sceau sur un réseau d’analogies et de concordances qui 
semblent toutes aboutir à elle. 

‘Ces analogies et ces similitudes quelque surprenantes 
qu’elles soient, nous autorisent-elles à nous demander si l’art 
roman s’est i inspiré des anciens arts de l’Asie et de quelle manière, 
par quel chemin. le contact aurait pu s'établir ? 


Magazine, August, 1911, pl. I, fig. A. 

(2) Cf. Enrique Sérrano Fatigati, Portadas artisticas de monumentos españoles, Madrid, 8. d., 
pl. de la p. 23. La même figure peut être signalée à Marrakech (x® s., Maroc); cf. Migeon, Manuel 
d'art musulman, t. I, Paris, 1927, fig. 89. | 


,"—, 


Wr . 
(1) Cf. Bernhard and Ellen M. Whishaw, Hispano arabic art at Medina-Az-Zahara, Burlington - 


CHAPITRE V 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 


I. La transmission et les contacts. — II. Rôles respectifs des styles dans la vie 
des échanges. — Les âges des métaux et la première couche orientale 
en Europe. — L'art barbare : le règne des procédés abstraits et de la 
poétique des monstres. — Les arts du haut Moyen Age: les tissus trans- 
mettent les motifs, non le procédé ornemental. — Les arts précieux de 
l'Islam perfectionnent le réseau abstrait. — Les manuscrits développent 
la technique ornementale et renouvellent les images. 


L’importation des formes orientales en Occident date des 
temps les plus anciens. Elle se développe particulièrement dans 
la seconde période hallstatienne. A Este, à Bologne, en Italie, 
dans le Tyrol, la Carniole, la Styrie, apparaît un décor nettement 
asiatique : quadrupèdes aiïlés, sphinx, centaures et toutes sortes 
d'animaux fantastiques (1). Une série de vases de bronze décou- 
verte au Nord des Alpes enrichit encore ce répertoire déjà varié. 
Le vase du tumulus de Grächwil près de Berne (2) montre des 
génies ailés et des animaux affrontés et adossés. On retrouve la 
composition du personnage entre des bêtes dont certaines ont 
la tête en bas. Les anses du vase en bronze de Cumes en Cam- 
panie (3) ressemblent singulièrement aux pendentifs en or de 


(1) Cf. Déchelette, Manuel d'archéologie préhistorique, Paris, 1913, p. 764. 
(2) Ibid., fig. 305 et 306. 
(3) Zbid., fig. 307. 


(| 
4%. 


B 
60 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


l’époque d’Agadé (1). On y voit le motif de Gilgamesh que nous 
avons plusieurs fois signalé dans l’art roman. 

Cette importation de motifs asiatiques ne s’interrompt ‘pas 
à l’époque de La Tène : les agrafes de Somme-Brionne (Marne), 
de Hauviné (Ardennes) et de Weisskirchen (prov. du Rhin) 
ont souvent un décor d'animaux adossés dont la composition 
ornementale est très nette (2). Les bêtes ornant les bandes de 
bronze repoussé des baquets de bois d’Aylesford et de Marl-. 
borough (3) sont des témoins du rayonnement de cette importation. 
Elle fut particulièrement active dans le Sud et le Sud-Est de 
l’Espagne où apparaît tout une faune fantastique, Sphinx, lions 
à têtes humaines. 

Il est important aussi de noter qu’on a trouvé en Sardaigne, 
dans la nécropole de Tharros, toute une glyptique qui semble 
être. l’œuvre d’un atelier local et où les nfluénces assyrienne 
et phénicienne sont très marquées (4). 

L'art étrusque, si étroitement lié à l'Orient, fut aussi une 
source puissante.de la propagation des vieux thèmes asianiques. 
Des bijoux, des objets, la glyptique trouvés dans des tombes à 
Caere; Corneta-Tarquinia, Preneste, Volterra sont souvent 
ornés des motifs dont nous nous sommes occupé. Le faisceau 
de broches trouvé dans une sépulture étrusque de la région 
d’Ancône, par exemple (5), est surmonté d’un petit personnage 
au-dessous duquel figurent deux bêtes adossées. On reconnaît 
sans peine le thème qui apparaît successivement sur un cachet 
hittite, sur la coupe de Chosroës et se développe sur le tympan 
de Moissac. Les bêtes affrontées sont sculptées sur une pierre de 


(1) Cf: Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 487. 

(2) Cf. Déchelette, TR cit., fig. 524 et 525. 

(3) Ibid., fig. 658. * ä 
(4) Cf. Menant, Recherches sur la glyptique orientale, t. II, Paris, 1883 ,p. 253. 

(5) Cf. Déchelette, ibid., fig. 318. 


| 4 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 61 


Bologne (1). Le quadrupède à tête double, tel qu'il est esquissé 
par la décoration de Suse, pour se développer avec le chapiteau 
perse réapparaît sur le disque de bronze de Civitella (2). La 
composition de Gilgamesh se retrouve sur le miroir Arnoaldi (3) 
et sur d’autres monuments (4). La sirène à deux queues peut 
être signalée sur un chapiteau de Chiusi (5). La composition de 
Monteleone di Spoleto (6) reproduit le combat des bêtes des 
escaliers de Persépolis. Même le personnage caucasien aux jambes 
transformées en tresse se voit sur une stèle étrusque (7). La sty- 
listique ornementale est toujours d’une remarquable pureté. Sur 
un disque de Tarquinia (8) se compose avec les corps des person- 
nages agenouillés le dessin du svastica. D’autres schémas géomé- 
triques interviennent souvent dans les éléments de l’art étrusque. 
Mais ce qui est encore plus important, il connaît aussi le relief. 
M. Soulier a fait déjà le rapprochement de la sculpture étrusque 
de la porte d’une tombe de Tarquinia (musée archéologique 
de Florence) et d’un tympan roman provenant de l’église de 
S. Giusto de Volterra (musée de Volterra) (9). On y retrouve, en 
effet, la bête monstrueuse à double corps dont l’histoire a été 
retracée par M. Pottier (10), et dont nous avons signalé quelques 
autres exemples romans. Ces comparaisons peuvent se multiplier. 
Les griffons affrontés attaquant un cerf, tels qu’on les voit dans 
la construction romane de la cathédrale de Volterra, à S. Pietro 
de Spalato et à S. Maria Forisportam de Lucques ont une 

(1) Cf. A. Grenier, Bologne villanovienne et étrusque, Paris, 1912, fig. 134. 

(2) Cf. P. Ducati, Sioria dell'arie etrusca, t. II, Firenze, 1928, pl. 49, fig. 154 b. 

(3) Cf. A. Grenier, ouvr. cit., fig. 118. 

(4) Cf. P. Ducati, ouvr. cit., pl. 56, fig. 169. 

(5) Jbid., pl. 177, fig. 452. 

(6) Jbid., pl. 108, fig. 288. 

(7) Ibid, pl. 153, fig. 399. 

(8) Zbid., pl. 67, fig. 203. 

(9) Soulier, Les influences orientales dans la peinture toscane, Paris, 1924, p. 173 et suiv., 


fig. 81. 
(10) Pottier, Hisioire d'une bête. 


62 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


indiscutable parenté avec les motifs étrusques de vases et de 
sarcophages (musée de Volterra) inspirés du vieil Orient (1). 
Cette série se complète par les décorations de l’urne funéraire 
de Settimello et du candélabre pascal de Saint-Paul-hors-les- 
Murs de Rome entre lesquels M. Bernheimer a signalé les rap- 
ports (2). Le rôle de l’art étrusque dans la formation de la 
sculpture romane ne se limite donc pas à une simple transmis- 
sion de thèmes et de motifs, il peut inspirer aussi le modelé 
et la facture. 

Ainsi dès l’époque protohistorique et même avant, se forme 
en Europe tout un fonds précieux d'images et de motifs venus 
de l'Orient ancien qui se renouvelle et s’enrichit à plusieurs 
reprises (3). 

Les Coptes, les Syriens, les Barbares, les Arabes et Byzance 
enfin, ont fortement contribué à l’élargir. On sait que le contact 
entre l’Europe et l’Orient a été constant grâce aux pèlerinages, 
aux voyages, au commerce, sans parler des croisades et d’autres 
puissants facteurs historiques. Les colonies d’Orientaux en 
Occident au début du Moyen Age ont été étudiées par M. Bré- 
hier (4). M. Ebersoldt a récemment réuni une documentation 
très riche (5) sur les voies par lesquelles se poursuivirent Îles 
échanges. Certains itinéraires indiquent des directions très sug- 
gestives. Au 1x® siècle, le seigneur franc Fromond part pour les 
Lieux Saints avec ses deux frères pour expier un crime. Ils se 
rendent en Égypte, à Carthage, reviennent à Rome puis retour- 


(1) Soulier, ouvr. cit., p. 177. 

(2) Ouvr. cit., pl. IV, fig. 11 et 12. 

(3) Nous laissons de côté les motifs orientaux conservés dans l’art grec et dans l’art romain 
qui occupent une place particulière et dont l'étude se complique par les éléments nouveaux 
d'un style souvent contradictoire à l’art roman. 

(4) Les colonies d'Orientaux en Occident au commencement du M.-A., Byzantinische Zeit- 
schrift, t. XII, 1903. 

(5) Orient et Occident, Paris-Bruxelles, 1928-1929. 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 63 


nent au Saint-Sépulcre, visitent la Galilée, l'Arménie, l’Anatolie 
le Mont-Sinaï, les rivages de la mer Rouge. 

Benjamin de Tudelle, parti en 1160 de Saragosse ne fut 
certes pas le premier à pénétrer au cœur de l’Asie. Partout 
il trouve le témoignage de relations anciennes et régulières. 
Montpellier par exemple assure un important trafic avec l'Égypte, 
la Lombardie, l'Angleterre et la Syrie (1). Il va en Grèce, en 
Palestine, voit Babylone, signale l’emplacement de Ninive, 
visite Samarkand, atteint peut-être l'Inde, rentre par Alexandrie 
et se rend à Paris. Il rencontre en Orient des Francs nombreux. 
Il décrit les monuments qui retiennent son attention et certains 
passages de son récit montrent que le bestiaire ancien éveille sa 
curiosité (2). 

Des objets orientaux arrivent en Europe par des voies 
diverses. Les trésors d’églises comme ceux de Monza, de Conques, 
de Sens, de Silos, Trèves, Aix-la-Chapelle, Saint-Denis, par 
exemple, s’enrichissent d’étoffe coptes et sassanides, d’ivoires 
arabes ou byzantins, où réapparaissent souvent les images de la 
vieille Asie. 

L'art roman, élaboré sur un sol où les apports orientaux 
constants ont déposé des couches déjà anciennes, mis en contact 
avec des arts où le style asiatique renaît avec éclat, dispose ainsi 
d'une vaste matière où revivent avec plus ou moins d'intensité 
les éléments des vieux arts d'Orient. 

Üne remarque s’impose : la valeur de cette matière est iné- 
gale, l’homme de Hallstatt ou de La Tène, l’Étrusque, le Bar- 
bare, l’orfèvre arabe ou le tisserand sassanide, le voyageur à 
travers les déserts de l'Orient ne voient pas la même forme 


(1) Cf. Benjamin de Tudelle, Voyage autour du monde, Paris, 1830. 
(2) Cf. Benjamin de Tudelle, ouvr. cit., p. 103 ; voir aussi R. Dussaud, Le sanctuaire phéni- 
cien de Byblos d'après Benjamin de Tudelle, Syria, 1926, p. 247. 


64 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


avec le même esprit. Ils s’en inspirent, mais la recréent. Il y a 
choix, adaptation, interprétation. De la même forme sont rete- 
nus des éléments différents, qui ont chacun leur sens propre et 
leur valeur particulière dans l'élaboration de la sculpture romane. 

Il nous est difficile d’établir dès maintenant le caractère 
du rôle joué par l’ancien fond préhistorique inspiré par l'Asie. 
A-t-il transmis à l’art roman des thèmes et des éléments de style 
qui se renouvellent du reste avec plus d’éclat aux époques moins 
éloignées des xi® et xrIe siècles, ou a-t-il simplement préparé 
un terrain aux apports ultérieurs qui affluent par diverses voies ? 
C'est-à-dire a-t-il introduit dans l'Occident médiéval des images 
précises ou simplement contribué à l'éducation d’un goût ? Il 
semble que même s’il n’a pu intervenir directement; il a favorisé 
en grande partie l'épanouissement des formes de l’art barbare 
et des arts orientalisants qui ont trouvé en Occident un sol 
tout prêt à les recevoir. 

Le rôle de ces derniers a été plus direct. L’orfèvrerie des 
Scythes et des Barbares, l’ornementation des objets mérovingiens 
et carolingiens constituent une chaîne continue reliant l’art 
roman aux arts de l'Orient ancien (1). En suivant leur dévelop- 
pement on peut voir comment les thèmes asiatiques se réveillent 
de nouveau à la vie. Sur la plaque de ceinture de Jouy-le-Comte 
par exemple (2) réapparaît l’ancienne composition de Gilgamesh 
entouré d'animaux la tête en bas (fig. 34 b). Mais ici c’est déjà 
Daniel entre les lions lui léchant les pieds comme à San-Pedro 
de la Nave (fig. 35 b). Entre le cachet sumérien, le vase du tumu- 
lus de Grächwil et le relief roman c’est une importante étape. 


(1) Nous laissons de côté l’art irlandais (cf. F. Henry, La sculpture irlandaise, Paris, 1932) ; 
sa sculpture, très influencée par l'Orient, constitue un groupe à part que nous étudierons plus 
tard du même point de vue. 

(2) Cf. Gazeïle archéologique, Paris, 1889. 


DE L’ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 65 


Les griffons, les bêtes symétriques les monstres et les personnages 
qui se confondent souvent avec l’ornement, toute la géométrie 
de ces décorations barbares évoquent et renouvellent encore une 
fois avec force le style de Chaldée et de l’Asie antérieure qui a 
déjà été connu en Occident avec Hallstatt. On y retrouve la 


L 


Fig. 34. — a) Détail d’un cylindre sumérien archaïque : Gilgamesh terrassant les lions : 
b) Plaque de ceinturon de Jouy-le-Comte : Daniel dans la fosse aux lions. 


qualité précieuse de l’ornement, l’amour du fantastique, le souci 
d’une composition calculée avec soin. Ces formes d’une origine 
souvent complexe qui, en Europe, précèdent l'épanouissement 
de la sculpture romane ont certainement joué un rôle considérable 
dans la formation de la stylistique ornementale. Ils ont renouvelé 
tout une esthétique des combinaisons abstraites et ressuscité 
la poétique du monstrueux. Mais du répertoire ancien ils n’ont 
pas transmis tous les éléments. La dialectique savante des 
formes ornementales n’a pas ici l’ancienne vigueur. Certaines 
images sont déformées par la nouvelle technique du métal et du 
cloisonné, leur gamme est incomplète, elles ont leur propre 
accent. Malgré la multitude de points communs, ces objets du 
haut Moyen Age occidental ne suffiraient pas pour expliquer 
9 


66 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


toute la complexité des concordances et des rapports qui lient 
la sculpture romane au vieilles compositions de l'Asie. 

Les arts du haut Moyen Age oriental permettent de combler 
certaines de ces lacunes. On a beaucoup parlé, en évoquant 
les influences orientales du rôle des tissus sassanides et coptes 


Fig. 35. — a) Bas-relief d'Akthamar (Arménie) ; b) Bas-relief de San Pedro de la Nave 
(Espagne). 


ainsi que des ivoires arabes (1). L’iconographie des animaux 
affrontés et adossés de chaque côté d’un arbre, des oiseaux symé- 
triques aux cous enlacés, des monstres à corps doubles, des bêtes 
s’entre-dévorant, même le personnage entouré de quadrupèdes 
et l'aigle bicéphale seraient introduits dans l’art roman par les 
trésors apportés d'Orient et par les précieux coffrets de Byzance 
ou de l'Espagne musulmane. Certes ces magnifiques objets tou- 
chés par le reflet des vieilles cultures d’Asie qu'ils renouvellent 
souvent avec beaucoup d'éclat sont pour la formation de la 


(1) Courajod, Leçons professées à l'École du Louvre, Paris, 1889-1908, t. I., p. 241; Mâle, 
ouvr. cit,, p. 340 et suiv. : Marquet de Vasselot, ouvr. cit. ; E. Berteaux, L'art dans l'Italie méri- 
dionale, Paris, 1904 : Deschamps, Étude sur la renaissance de la sculplure en France, Bulletin 
monumental, 1-2, 1925 : Soulier, ouvr. cit.; E. Maillard, Saini-Jouin-de-Marnes, Gazelte des 
Beaux-Arts, 1924 ; Serapio Huici, Marfiles de San Mellan de la Cogolla y Esculturas de Sanio 
Domingo de Silos, Madrid, 1925 ; Bernheimer, ouvr. cit. 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 67 


sculpture romane d’une importance considérable. Il est des cas 
où la relation est manifeste. Le coffret d'ivoire byzantin du 
musée civil de Pise et l’archivolte de Saint-Zenon de Vérone (1) 
sont décorés du même motif asiatique de la poursuite d'animaux. 
Il n’y a pas seulement identité de thème. On y retrouve la même 
composition, les mêmes contours, le même modelé. Le dessin 
du tissu byzantin du musée de Bergen et le relief d’un chapiteau 
de N.-D. de Poitiers (2) représentent les mêmes animaux adossés 
en motif II dont les queues s’épanouissent en palmette. Les 
grifions du chapiteau de Sant Cugat del Vallès et du cloître de 
la cathédrale de Gérone peuvent être identifiés avec l’ornement 
du tissu oriental du Kunstgewerbemuseum de Berlin (3) et les 
chevaux affrontés d’un chapiteau de Vignory sont presque une 
copie de l’étoffe provenant d’Antinoe (Haute-Égypte) actuel- 
lement à Berlin (4). L’aigle bicéphale si fréquent dans la sculpture 
romane ne se retrouve pas seulement sur le bas-relief musulman 
de Medina-Az-Zahara mais aussi dans l’ornementation des tissus 
arabes des musées de Siegburg et de Berlin, ainsi que sur l’étoffe 
byzantine de Saint-Pierre de Salzburg et le tissu du trésor de la 
cathédrale de Sens (5). Le combat d'animaux de Parme peut 
être rapproché des motifs de plusieurs plaques arabes en ivoire 
de Mésopotamie (6) ou de Sicile (7). La figure de la sirène à double 
queue trouve son prototype immédiat dans la figure copte 
d’'Ahnas (8). 

Ces quelques exemples qu’on pourrait multiplier à l'infini 


(1) Cf. Bernheimer, ouvr. cit., fig. 23 et 24. 

(2) Ibid., fig. 44 et 46. 

(3) Ibid., fig. 48 et 50. 

(4) Ibid., fig. 47 et 49. 

(5) Ibid., pl. XXX et XXXI ; Mâle, ouvr. cit., fig. 203. 

(6) Cf. Migeon, Manuel d'art musulman, t. I, Paris, 1927, fig. 148. 
(7) Ibid., fig. 150. 

(8) Cf. Duthuit, La sculpiure cople. Paris, 1931, pl. XXIII. 


68 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


permettent souvent de retrouver les liens entre le relief roman 
et le répertoire des anciens arts asianiques. Ils sont une impor- 
tante charnière entre deux mondes éloignés dans l’espace et 
le temps. Le contact entre l’art médiéval de l'Occident et 
celui de l'Orient une fois établi, il est facile d’arriver jusqu'aux 
sources des motifs et de reconstituer tous les tournants de leur 
chemin. Le trajet du groupe des bêtes en combat qui mène du 
cachet archaïque sumérien, en passant par les cachets assyriens 
et achéménides et les tissus sassanides jusqu'aux tissus arabes 
et la sculpture romane peut être reconstitué avec beaucoup de 
précision (1). L'histoire de l’aigle à deux têtes qui revit succes- 
sivement dans l’art hittite et sassanide avant de s’incarner dans 
les formes musulmanes qui le transmettent à l'Occident se 
retrace aussi dans toute son ampleur (2). On suit avec beaucoup 
de netteté les métamorphoses de la sirène, toute ornementale 
dans l’art sumérien et les bronzes du Louristan, animée par un 
style nouveau dans l’art grec (3) et durcie de nouveau en schéma 
d'ornement chez les Coptes et les artistes romans. L'évolution 
du groupe de Gilgamesh entouré de lions peut être aussi suivi 
à travers les cachets sumériens, babyloniens, hittites, assyriens, 
achéménides. Encore figé dans l’art grec archaïque (4), il se trans- 
forme complètement avec l'épanouissement de l’hellénisme (5), 
s’immobilise chez les Sassanides, dans les ivoires arabes, sur les 
plaques barbares et sur le chapiteau médiéval. Si long que 


(1) Cf. Bernheimer, ouvr. cit., fig. 104-106. 

(2) Cf. Mâle, ouvr. cit., p. 350. 

(3) Musée national d'Athènes ; Louvre, salle de la céramique italiote, vitrine B, n° 509. 

(4) Nous pouvons signaler la composition asianique du personnage entouré d'animaux tête 
en bas sur un bronze d'Olympie, cf. O. Keller, Die antike Tierwelt, Leipzig, 1909, fig. 13 c, et sur 
un ivoire du sanctuaire d'Artémis Orthia à Sparte, cf. Ch. Picard, Les origines du polythéisme 
hellénique, Ëre homérique, Paris, 1932, pl. XI. 

(5) Les éléments iconographiques de la composition du héros sumérien attaquant les lions 
peuvent être reconnus dans la Ménade, couronnée d’un serpent et brandissant une panthère ren- 
versée, sur un vase grec, cf. Ch. Picard, ouvr. cit., pl. XVIII. 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 69 


26 


soit ce parcours dés motifs, on peut retrouver avec plus ou moins 


rs de sûreté | presque chacune de ses étapes. La question qui se pose 


* c'est de savoir si les-arts précieux du haut Moyen Age oriental 
qui reçoivent et qui transmettent des thèmes plus anciens 
constituent un ensemble aussi homogène que l’art sumérien et 
.ses dérivés immédiats d’une part et la sculpture romane de 
l’autre, si le secret des combinaisons créatrices y est fidèlement 
transmis, ou bien si les ivoires et les étoffes ne font que conserver 
les vestiges d’une technique désormais sans vie ? 

La première remarque qui s’impose, c’est que les tissus, tout 
en restant fidèles aux thèmes figurés hérités des monuments 
anciens l’interprètent le plus souvent d’une manière particulière. 
La technique du tissage déforme inévitablement le dessin. 
L’ entrecroisement des fils qui doit être respecté efface la courbe 
ornementale. Introduite dans une matière nouvelle, la ligne 
perd sa netteté. Les contours n’ont ni la même souplesse, ni la 
même fermeté. Le jeu de l’ornement se durcit et s’appauvrit. 
Ainsi transposé et déformé le décor curviligne tend au stéréo- 
type. Dans toutes ces formes, si riches soient-elles, on ne 
retrouve plus le mouvement secret qui évoque et qui crée les 
formes diverses : monstres bicéphales, bêtes à deux corps et 
à tête unique, êtres chimériques à membres et à troncs mul- 
tiples. De toutes ces images qui se tiennent, se déterminent et se 
complètent, il ne subsiste ici que des fragments et il est difficile 
de suivre l’enchâäînement créateur des motifs. Tous les per- 
sonnages et les bêtes reproduits sur les tissus s’éloignent indé- 
finiment, sans se toucher comme ‘une suite solennelle d’armoiries. 
C’est une rangée d’ornements. Introduits dans un nouveau 
monde de formes, ils prennent un sens nouveau Let élaborent une * 
autre poétique. l CE 

Cette passivité de copistes qui tente l'extérieur d'une 


* 


70 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


forme sans participer à sa vie interne s'accuse aussi dans la 
décoration arabe et sassanide des coupes, des plats, des ivoires, 
des objets précieux où la liberté ornementale n’est pourtant pas 
gênée. Cet art reproduit fidèlement plusieurs motifs sans se 
soucier de leur structure cachée ni des causes qui les ont suscités. 
C’est surtout un décor calculé avec une extrême élégance intel- 
lectuelle qui se satisfait de la pureté des solutions. L'image est 
noyée dans l’ornement. Elle est conçue surtout comme un jeu 
de courbes, de droites et d’angles et ses variations sont relative- 
ment limitées. Elle ne se métamorphose pas. Elle ne renouvelle 
pas constamment l’armature abstraite, elle est elle-même immo- 
bilisée. Les Arabes enrichissent le réseau linéaire, mais ils n’ont 
pas le goût d’y faire foisonner les aspects multiples de la matière 
figurée. Leur rôle semble avoir été surtout de perfectionner des 
combinaisons abstraites mais non d’en faire naître la vie. 

Si importants que soient ces objets pour justifier certains 
aspects de la sculpture romane, ils n’expliquent pas encore 
l'origine de sa technique. Par rapport à la puissance et à la plé- 
nitude avec lesquelles s’épanouit la stylistique romane, ces formes 
qui se placent entre la fin d’un art et le début d’un autre, semblent 
plutôt être les témoins d’un déclin académique que ceux d’une 
féconde période expérimentale. 

Ce n’est pas là, mais sur les pages des manuscrits que se 
développe surtout la stylistique ornementale. Travaillée comme 
un dessin d’orfèvre, la miniature du haut Moyen Age s'inspire 
beaucoup des anciens arts précieux. Elle leur emprunte non 
seulement des thèmes isolés, mais aussi la technique qu'elle 
adapte à ses propres besoins. Elle ne se limite pas à reproduire 
 passivement des figures de bêtes symétriques ou en combat, 
inscrites dans différents motifs décoratifs, elle recrée sa matière 
propre. L'architecture de la lettre se substitue à l’ordonnance 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 1 


de l’ornement, le rythme calligraphique plus spontané et plus 
vivant aux courbes durcies des anciennes figures ce qui renou- 
velle complètement le dessin. Le principe reste le même : c’est 
toujours le jeu des contours abstraits et des images vivantes 
mais le répertoire varie. Le changement d’armature trouble la 
vie figée des formes et lui donne un essor nouveau. C’est grâce 
à cette transformation du réseau que s’animent et se recréent 
es vieux motifs. A l’aide de recettes nouvelles, l’artiste recompose 
et refait les images ornementales de personnages et de bêtes. 
Il ne copie plus, il n’imite plus servilement les anciennes figures. 
Il s’agit ici d’une vraie renaissance du procédé. 

Déjà au début du vre siècle, le Dioscoride de Vienne offre un 
vaste répertoire d’initiales zoomorphiques. Des poissons, des 
poulpes, des dauphins et des bêtes variées se plient et s’étirent 
pour composer le dessin des lettres. Ce décor se développe rapi- 
dement et envahit les manuscrits arméniens, francs, lombards, 
visigothiques, carolingiens et irlandais (1). Du Caucase jusqu'aux 
Îles Britanniques, il constitue une chaîne continue, à la fois 
homogène et diverse, d’une singulière richesse. Sous la plume 
du calligraphe apparaissent des oiseaux, des monstres, des per- 
sonnages aux Corps allongés, désarticulés, courbés quis’étreignent, 
se mordent, s’entredévorent et dont le support et le squelette est 
donné par la majuscule. La fantaisie n’a plus de limite. Jamais 
jusqu'ici on n’a réussi à trouver à l’intérieur d’un réseau immo- 
bile de courbes tant de liberté et de caprice. M. Bréhier cite 
un D du Lectionnaire de Luxeuil (2) fait d’un paon, la tête 
en bas, le col frecourbé, la queue étalée en l’air. Aïlleurs la 
même lettre est formée d’un quadrupède luttant contre un 


(1) Cf. L. Bréhier, L'art en France, Paris, 8. d., chapitre Calligraphie et enluminure des 
manuscrits. 


(2) B. N. lat. 9427. 


72 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


dl 


serpent. Le E du sacramentaire etet de Colone: (1) est 


fait de quatre poissons se mordant mutuellement ; le S, de sept 
poissons en zigzags. Certaines lettres arméniennes sont construites 
par une combinaison étrange de.plusieurs bêtes superposées et 
s’entre-dévorant (2). Dans les lettres géorgiennes, une tête humaine 
fait partie d’un corps de serpent. On:y voit aussi des animaux 
_enlacés (3). À l’intérieur des mêmes lignes, les images changent 


sans cesse. Les métamorphoses deviennent particulièrement, 


complexes dans les manuscrits irlandais où les spirales et les 
entrelacs constituent un réseau encore plus riche et plus serré 
qui atteint une virtuosité extraordinaire (4). Le livre de Kells, 
l'évangéliaire de Durrow (5) donnent des exemples étonnants 


d'échanges entre l'image de l’homme, de la bête et le décor: 


abstrait. | 

Ainsi tandis que les arts précieux du Moyen Age oriental, 
les tissus et les ivoires sassanides, arabes, byzantins et coptes, 
se bornent à reproduire différents motifs en oubliant souvent la 
technique qui les a engendrés, les manuscrits développent sur- 
tout cette technique. Ils ne se contentent pas de répéter les 
formes anciennes. Tout en restant fidèles aux vieux principes, 
ils inventent un univers nouveau. C’est dans les initiales zoomor- 


phiques, les treSses et les spirales écrites que se recrée et reprend 


conscience d'elle-même la stylistique ornementale. 
Tels sont les arts et les milieux qui préparent en partie 
l'épanouissement de l’art roman. Dans l’ensemble des forces 


(1) B. N. lat. 12048. z 3 

(2) Évangéliaire du roi Hetoum, école de Drazarg, BIDACIHONUS d’Etchmiadzin,, : man. 
n° 979 du catalogue. 

(3) Évangéliaire de Diguroud, Bibliothèque du rusée rap nique de Tiflis, n° 1667 
du catalogue. -  : 

(4) Cf. Focillon, L'art des cn romans, Paris, 1931, p. 97 et suiv. 

(5) Cf. Westwood, Fac-similes of the miniatures and ornaments of anglo-sazon and érish 
.manuscripis, London, : 1868. ‘+ 


DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 73 


contribuant à sa genèse, ils semblent avoir chacun une fonction 
précise. Si l’art barbare, annoncé lui-même en partie par 
Hallstatt et La Tène crée un terrain fertile pour le développement 
des formes géométriques et fantastiques dont il apporte quelques 
éléments, l’art arabe participe à la formation du génie abstrait 
de l'artiste. Les objets sassanides enrichissent le répertoire thé- 
matique. Les calligraphes des manuscrits raniment et assou- 
plissent le mécanisme déjà durci des métamorphoses imagées à 
l’intérieur des formes stables. Ils évoquent tous certaines voies 
possibles par lesquelles l’Occident a pu prendre un contact plus 
ferme avec une Asie plus ancienne et plus authentique. 


10 


CHAPITRE VI 


LE RÔLE DE LA TRANSCAUCASIE 


La Transcaucasie préhistorique et l’art de Sumer. — Renaissance médiévale des 
arts asianiques en Arménie et en Géorgie. — Le Daghestan. — Transposition 
monumentale de la stylistique ornementale. — Monuments du Caucase et 


de l’art roman. 


L'art médiéval de l'Arménie, de la Géorgie et du Daghestan 
par son rôle dans la formation de l’art roman mérite un 
examen particulier. 

Il est important de rappeler que le Caucase préhistorique 
n’a pas été isolé des civilisations de Sumer. Les trouvailles de 
la région de Kouban (1), les fouilles de Maikop (2) d’autres encore 
ont fourni une importante matière que Rostowtzeff (3) a jus- 
tement rapprochée des monuments de Sumer archaïque. Les 
fouilles des tombes royales d’Our ont apporté depuis des élé- 
ments nouveaux qui ne font que renforcer les hypothèses d’un 
lien entre ces civilisations voisines. Nous ne devons pas être 
surpris d'y retrouver les quadrupèdes et les oiseaux-rinceaux (4), 

(1) Cf. Matériaux pour l'archéologie du Caucase, t. VIII ; Contenau, Manuel, t. III, p. 1568 

(2) Compte-rendu de la commission archéologique, 1897. 

(3) L'âge du cuivre dans le Caucase septentrional et les civilisations de Sumer et de l'Egypte 
protodynastique, Revue archéologique, juillet-septembre, 1920 ; The sumerian treasure of Astra- 
bad, dans The Journal of egyptian archaelogy, vol. VI, 1920 ; V. Minorski, Transcaucasica, dans 
le Journal asiatique, déc. 1930, et W. Allen, À history of the georgian people, London, 1932, 
chapître IT, Bronze and iron. 

(4) Objets de Routha, collection de la comtesse Ouvaroff, cf. Matériaux pour l'archéologie 


du Caucase, t. VIII, pl. CV, fig. 19; de Kouban, cf. ibid., pl. XLIII, fig. 4 ; de Dergavs, cf. 
ibid., pl. LXXIX, fig. 1. 


76 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


des monstres à queue de poisson et corps d'oiseau, enroulés en 
des courbes ornementales (1), des bêtes affrontées (2) qui s’ins- 
crivent dans le motif en as de cœur (motif II), des êtres fantas- 
tiques qui résultent de la fusion de deux corps adossés (3), 
prototypes du chapiteau perse, des esquisses de la sirène, du 
personnage inscrit dans l’ovale ou dans le cercle (4) qu’il saisit 
comme les queues retroussées (5). Enfin nous avons déjà signalé 
un cylindre caucasien avec un personnage qui enlace ses jambes 
en une véritable tresse. Sans aucun doute, la culture sumérienne 
s’étendait au delà du mont Ararat et y persistait longtemps. 

Or tout ce vieux fond asiatique renaît et se déve oppe 
avec richesse dans les régions du Caucase à une époque qui 
précède immédiatement la formation de l’art roman d'Occident. 
Des oiseaux-rinceaux (motif I) peuvent être signalés à Martvili 
(vire siècle) et sur un relief de Gveldessi, actuellement au musée 
de Tiflis (6), les quadrupèdes inscrits dans la même formule se 
retrouvent à Ananour. On y voit aussi souvent les monstres 
classiques du bestiaire sumérien, les griffons (Ochque, Sanahin, 
Nicorzminda), les sirènes oiseaux (Akthamar), les oiseaux à tête 
de quadrupède (Akthamar), les êtres étranges mi-serpent mi- 
oiseau (Sanahin). Les bêtes-rinceaux adossées ou affrontées 
selon le schéma en as de cœur (motif II) apparaissent sur les 
tympans de Nicorzminda, sur les frises d’Ani et à Akthamar. 


(1) Ermitage, provenant de Tchmi, cf. Matériaux, t. VIII, pl. LXI, fig. 7. 

(2) Kouban, coll. de la comtesse Ouvaroff, cf. Matériauz, t. VIII, pl. XXII, fig. 1. 

(3) Ermitage, provenant de Tchmi et de Komboulta, cf. Maïériaux, t. VIII, fig. 243 et 
pl. XCII, fig. 13, pl. CXXXIV, fig. 4. 

(4) Ermitage, provenant de Lizgor, cf. Matériaux, t. VIII, pl. LXIII, fig. 6; de Komboulta, 
cf. ibid., fig. 244 et pl. CXXX, fig. 8. 

(5) 11 serait intéressant d'étudier les bronzes et les cuivres du Caucase par rapport aux 
bronzes du Louristan. ÉJaborés sur le même fond asianique et dans les mêmes conditions, ils 
semblent présenter des réelles affinités. 

(6) Pour le répertoire et la date de ces monuments, cf. Baltrusaitis, Études sur l’art médiéval 
en Arménie el en Géorgie, Paris, 1929. 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 77 


L'arbre sacré qui leur sert d’axe y est aussi souvent repro- 
duit avec fidélité. Nous rencontrons une fois de plus les mêmes 
bêtes affrontées selon le schéma de la palmette ramifiée (motif III.) 
À Akthamar ce sont des quadrupèdes, à Sanahin des monstres 
aux corps allongés. Le monstre formé par la fusion de deux 
corps attachés à la même tête peut être signalé à Djoulfa. 
Le personnage n'échappe pas non plus à la composition 
ornementale. À Tzveti-Tzhoveli de Mtzhet, il se plie en rinceau. 
Sur le tympan de Katzh, deux rinceaux constituent une magni- 
fique palmette (motif III), formée aussi par des corps humains. 
Ce motif se dédouble à Nicorzminda où les anges d’un des tym- 
pans sont dessinés par une ingénieuse combinaison d’ornements. 
Le motif ornemental de Gilgamesh terrassant les fauves 
n’a pas été non plusi ignoré des Caucasiens. On le voit à Akthamar 
(fig. 35 a) et à Martvili. C'est déjà Daniel dans la fosse aux lions 
et, détail significatif, les bêtes sont là aussi la tête en bas. Cette 
identité dans le détail qui rattache étroitement l’art du Caucase 
à des formes de Sumer, se retrouve aussi au temple de Bagrat 
à Koutaïs (1003). Les lions attaquant un bouquetin sculpté sur 
un des chapiteaux (fig. 36 b) sont une exacte reproduction du 
groupe de la plaque de coquille gravée trouvée à Our dans la 
tombe du Roi (1). Comme sur la plaque, la victime est placée 
au milieu la tête en bas, et les fauves dressés la terrassent du 
même mouvement dés pattes. Cette étonnante persistance d’une 
forme à travers plusieurs millénaires prend une valeur parti- 
culière. Elle est comme le signe de la vitalité des forces anciennes 
qui participent maintenant à la formation d’un art nouveau. 
Une persistance du même ordre peut être signalée à Haritch 
qui nous révèle, sur un monument du vie siècle, la base de la 


(1) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 942. 


78 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


statue du Dieu de Karkemish, les deux lions sculptés sur les 
côtés opposés du socle et le personnage de la troisième face, 
devenu Daniel. 

Nous n'insistons pas beaucoup sur les thèmes des bêtes qui 


a b 


Fig. 36. — a) Détail d'une plaque de la tombe du Roi-Our ; b) Relief d’un chapiteau de 
Koutaïs (Géorgie). 


se poursuivent ou s’entredévorent, des animaux simplement 
affrontés ou marchant au pas, qui tout en ayant une origine 
asiatique sont déjà devenus classiques 
et dont la signification générale dans 
l’histoire de ces échanges doit être limi- 
tée. Communs aux arts les plus diffé- 
rents, ils ne suffisent pas pour établir un 
lien entre la sculpture géorgienne et ar- 
ménienne et les compositions de Sumer. 
Un autre thème a une importance 
plus grande : l’aigle aux ailes déployées 
attaquant sa proie. Il orne plusieurs cha- 

M pages olel de Saint Liteaux de Koutaïs. Il figure à Kehardt, 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 79 


à Saint-Grégoire de Dsech, sur les portes de la ville d’Ani. Il 
devient le blason d’une dynastie arménienne. Sans doute ce 
n’est pas absolument l'oiseau Imgi, mais c’en est une variante 
qui fut particulièrement répandue en Cappadoce. L'’aigle a par- 
fois deux têtes et dans ses serres, il ne tient pas des quadrupèdes 
adossés, mais un seul animal. 

À côté du groupe arménien et géorgien nous avons celui du 
Daghestan, région musulmane du Caucase où le souvenir des 
arts d’Asie semble persister avec force particulière. Les premiers 
renseignements sur les reliefs de cette région ont été donnés par 
Dorn (1). Beaucoup d’entre eux ont été publiés tout récemment 
par Bachkiroff (2), après plusieurs expéditions. Un certain 
nombre de monuments se trouvent actuellement à l’Ermitage 
où ils ont été apportés, en 1928, par M. Orbeli, un des conser- 
vateurs du musée. 

Ces reliefs découverts, pour la plupart, dans les villages de 
Koubatchi, de Kala Koreich, de Gonoda et Amouzgha et qui se 
placent entre le x1® et le xrr1 siècle, sont d’une importance 
considérable pour l'étude de la sculpture romane. En bien des 
points ils s’apparentent à elle et d'autre part le rapport qui les 
unit à l’art sumérien est manifeste. Le vieux bestiaire asiatique 
y revit sans être altéré, mais un élément nouveau intervient qui 
au lieu d’éloigner cet art de sa source, l’aide à y puiser l’essentiel. 
Le génie géométrique de l’Islam qui, dans d’autres régions, se 
limite à une virtuosité linéaire s’exerce ici sur la matière figurée, 
dont il maintient le caractère ornemental. 

Les griffons adossés et affrontés obéissent aux courbes de 


(1) Dorn, Compie-rendu du voyage au Caucase et sur les bords de la mer Caspienne, Saint- 
Pétersbourg, 1861 ; Caspy, appendice aux Mémoires de l'Académie des sciences, t. XXVI, Saint- 
Pétersbourg, 1875 ; en 1895 paraît L'ailas pour les voyages de Dorn au Caucase. 

(2) A. Bachkiroff, L'art du Daghestan, Moscou, 1931 (en russe avec un résumé anglais). 


80 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


l’ornement. Les personnages eux aussi s'y soumettent. L’aigle 
bicéphale suit toutes les branches de la palmette ramifiée. Il 
serait étonnant de ne pas voir reparaître ici.les thèmes clas- 
siques des combats et les poursuites de bêtes. Gilgamesh entre 
des fauves affrontés n’est pas encore retouché par l’iconographie 
chrétienne. C’est un art encore tout pénétré de croyances et 
de fables d'Asie. 

: Tels sont les principaux éléments de la sculpture du Caucase 
médiéval. Les thèmes, le style, la technique sont un héritage 
direct du fond régional ancien dont nous avons montré les rap- 
ports avec l’art sumérien. Mais sa formation est plus complexe, 
Il est possible que la renaissance sassanide et l’art musulman 
l’aient aidée à ressusciter- son passé et qu'ils aient puissamment 
contribué à son élaboration. Mais elle a aussi sa personnalité 
et constitue un style. Elle unit et transforme selon ses besoins des 
éléments divers. Le trait essentiel, c’est sa qualité monumentale. 

Les compositions asianiques que nous avons comparées à 
la sculpture romane sont presque toutes, sauf quelques excep- 
tions, comme les reliefs hittites de Karkemish et de Tell Halaf, 
à une petite échelle. Ce sont pour la plupart des cachets ou des 
-cylindres-sceaux, des plaques de coquilles gravées, ou une déco- 
ration de céramique: C’est surtout là, sur ces objets précieux 
que se développe et se forme la stylistique ornementale. C’est 


dans le champ le plus restreint qu’elle se précise. On a presque. 


l'impression que c’est l’espace limité qui lui assure des conditions 
favorables et que le jeu des figures est d’autant plus pur que les 
dessins sont plus réduits. L'image minuscule d’un homme ou 
d’un animal où les détails disparaissent, s’identifie plus facile- 
ment avec un schéma graphique. Elle tend presque nécessaire- 
ment à une simplification, si bien que l’axe d’un corps et le corps 
même semblent ne faire qu'un. Le style filiforme de certains 


+ 


| 


1 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 81 


cachets sumériens nous le démontre. D'autre part sur les petites 
surfaces l’ornement prend autant d'importance que les formes 
vivantes ; il s'impose à elles, il les pénètre et se confond avec 
elles. Ajoutons que la forme réduite exige un calcul plus minu- 
tieux et plus précis ce qui détermine des combinaisons plus 
savantes. C’est avec une précision d’horloger que le graveur de 
sceaux doit composer son dessin. 

Par une contradiction qui peut surprendre, au moment où 
le sculpteur de Goudéa construit sa statue « colossale », où les 
architectes de Babylone, d’Assyrie ou de Perse décorent leurs 
édifices, ils renoncent à la stylistique ornementale. Il leur faut 
des formes plus sévères et plus grandes, aux lignes synthétiques, 
aux surfaces monumentales. En général dès que le relief prend 
des proportions vastes, il échappe au jeu trop subtil de l’orne- 
ment (1). La sculpture du Caucase est peut-être une des pre- 
mières exceptions à cette règle (2). À Katzh, la palmette ramifiée 
qui compose les personnages adossés s’épanouit sur tout le fond 
du tympan. La composition de la plaque de coquille de la tombe 
du Roi d'Our se retrouve à Koutaïs sur un chapiteau de près de 
2 mètres de côté. À Akthamar, les parois de l’édifice sont presque 
entièrement revêtues de reliefs. Il ne s’agit plus de sceaux ou 

(1) Nous ne pouvons citer que quelques rares exemples de la grande sculpture ornementale : 
le relief rupestre de Iasili-Kaïa, cf. P. Couissin, Le Dieu épée de Iasili-Kaïa et le culte de l'épée dans 
l'antiquité, Revue archéologique, 1928 ; l'aigle bicéphale d’Euyuk, cf. Contenau, Manuel d'archéo- 
logie orientale, fig. 676 ; quelques reliefs de Tell Halaf, cf. D' Oppenheim, Der Tell Halaf, eine 
neue Kultur im ültesien Mesopotamien, Leipzig, 1931. 

(2) Les Musulmans et en particulier les Arabes et les Seljoukides de Perse, de Mésopotamie et 
d'Asie Mineure ont aussi pratiqué une sculpture architecturale qui s'inspire nettement de vieux 
thèmes asianiques. Mais ces reliefs ornementaux ou héraldiques qui décorent les portes de villes 
ou d’édifices (porte de Mardin, 910 ; porte de Kharpout à Diyarbekir, Amida ; porte de Bab Sindjar 
à Mossoul ; porte de Konia ; porte d'Alep ; portail de la mosquée de Diwrigi, Asie Mineure, 1233 ; 
la porte du Talisman à Bagdad 1221), des murailles (Diyarbekir, Mossoul, Raghès) et des fenêtres, 
semblent être sensiblement plus tardifs que les reliefs d'Arménie et de Géorgie qui apparaissent 
déjà au vu siècle. D'autre part leur répertoire paraît être assez limité et leur style durci. L'échelle 
même, en général relativement réduite, rapproche plutôt ces monuments de l’art des coffrets 
précieux que du style monumental. Cf. Migeon, Manuel d'art musulman, Paris, 1927, t. I p. 259 
et suiv. 


11 


82 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


de cylindres, mais de frises, de chapiteaux, de tympans monu- 
mentaux. Au moment où l'Occident oublie presque complètement 
la science de la grande sculpture sur pierre, en Transcaucasie, 
on orne des surfaces considérables. Au vrie siècle les églises de 
Djvari, d’Ateni, comportent des tympans sculptés et leurs parois 
extérieures sont tapissées de reliefs. Ochque (rx£ siècle) présente 
un ensemble important de grandes compositions. Koutaïs (1003) 
conserve encore des chapiteaux colossaux. L'église de Nicortz- 
minda (second quart du xi® siècle) possède quatre pignons 
sculptés et onze tympans. Les motifs hérités d’un art local plus 
ancien prennent ici une grandeur et une force nouvelles. 

Nous avons étudié les rapports stylistiques de ces formes 
arméniennes et géorgiennes avec la sculpture romane (1) et 
trouvé les mêmes lois dans la technique de la composition. 
Même en dehors du répertoire asianique, il y a des points com- 
muns : la destination du relief appelé à décorer un édifice, le 
sens aigu de la plastique, le goût pour les calculs géométriques, 
la recherche de contours précis ont fait naître dans ces deux 
arts toutes sortes de formules comparables. La même technique 
appliquée à la même matière a produit le même résultat. On 
retrouve un répertoire analogue, la même gamme ornementale. 
Nous sommes amené à nous demander si ces coïncidences de 
style ne traduisent pas des liens plus étroits, si cet ensemble 
des reliefs caucasiens ne constitue pas une des « expériences 
préliminaires » (2) de la sculpture romane et si, en particulier, 
il n’a pas pu jouer aussi un rôle dans l’introduction des éléments 
asianiques dans l’art médiéval de l’Occident. 

En abordant cette question, il nous faut voir tout d’abord 


(1) Cf. Baltruÿaitis, Études sur l’art médiéval en Arménie et en Géorgie. 
(2) Cf. Focillon, L'art des sculpteurs romans, Paris, 1931. 


un 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 83 


si on ne peut pas trouver dans l’art roman et dans l’art du 
Caucase des détails communs. 

Nous avons mis en lumière l’étroite parenté qui unit le 
personnage de la trompe de Coumourdou, datée de 964 et l’ange 
de la trompe de Conques (1). Il n’y a pas seulement identité 
d'emplacement mais identité de traitement. Le corps est un 
rectangle allongé, les longues manches à Coumourdou s’épa- 
nouissent à Conques en ailes. La figure du tympan de Koubatchi 
et celle de N.-D. de Nantilly à Saumur (2) nous ont conduit 
à un autre rapprochement. Ce sont les mêmes corps mons- 
trueusement élargis, la même facture des plis. Même identité 
d'ordonnance et de modelé entre les arcades de Saint-Aubin 
d'Angers et une fenêtre de Koubatchi, même ouverture jumelée, 
même tympan reposant sur deux arcs, même décor des colonnes 
au rebord légèrement accusé, même sens de la couleur de la 
matière sculptée (3). Le tympan de Katzh qui date du xr® siècle 
et celui de Pont-l’Abbé (4) ont aussi d’intéressants points de 
ressemblance. La formule de la composition est la même : deux 
beaux rinceaux réunis autour de l’axe médian (motif III). Dans 
les deux cas les deux rinceaux sont décrits par des corps humains 
incurvés. 

Cette liste de coïncidences peut être plus longue encore. Les 
têtes sculptées dans les pierres de Koubatchi, avec un modelé 
à peine sensible et ornées d’une rainure profonde, se retrouvent 
à Avallon. Le Daniel dans la fosse aux lions d'Arles a son pro- 
totype non seulement à Karkemish mais aussi à Haritch, sur 
une base de stèle remontant au vie siècle (5). Les aigles tenant 


(1) Cf. Baltrusaïitis, Études sur l'art médiéval en Arménie et en Géorgie, pl. LXXXIII. 
(2) Cf. ibid., pl. LXXXIV. 

(3) Cf. ibid., pl. LXXXIX. 

(4) Cf. ibid., pl, XC. 

(5) Cf. ibid., pl. LXX. 


84 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


leur proie qui se dressent aux angles des chapiteaux de Sant 
Cugat del Vallès et de Gérone doivent être comparés à ceux de 
Koutaïs. C’est au relief de Koutaïs (fig. 36 b), qu’on peut compa- 
rer aussi les bêtes se poursuivant de Saint-Michel de Pavie 


Fig. 38.— a) Tympan d’une fenêtre de Koubatchi (Daghestan) ; b) Tympan de Charnay 
Basset (Angleterre). 


(fig. 37). L’aigle bicéphale de l’archivolte de Ripoll a le modelé 
lisse, la queue en éventail, la silhouette de l’aigle héraldique 
d'Arménie, le dragon de l’archivolte de Koubatchi est singulière- 
ment proche de celui de Talmont. Il est plus remarquable encore 
de trouver au Caucase et en Occident une série de tympans 
presque identiques. Nous avons signalé le cas de Katzh et de 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 85 


Pont-l'Abbé, en voici quiques autres. Les tympans de Nicortz- 
minda et d'Amagou, décorés d’un personnage coupé à mi-corps 
par le linteau, ont leur réplique à Ratisbonne, à Cingoli (portail 
de la cathédrale), à Ancône (portail de Santa Maria di Piazza). 
Le tympan aux bêtes affrontées de Koubatchi évoque celui de 
Marigny (Calvados). Les corps aux longs cous réunis autour de 
l’axe médian ont bien des ressemblances ; le tympan d’une fenêtre 
de maison de Koubatchi encore (fig. 38 a) (1), se répète exacte- 
ment à Charnay-Bassett (fig. 38 b), en Angleterre. Les griffons 
sont les mêmes, avec cette différence qu’au Daghestan, ils ne 
sont pas ailés. Les oiseaux du tympan de Villesalem ont une 
incontestable parenté avec un tympan de Koubatchi (2). On 
retrouve jusqu’à la facture des plumes des queues. Enfin, il existe 
en Occident un groupe de tympans dont la composition est 
donnée par une miniature arménienne : Wordwell, Knook et 
Saint-Étienne de Beauvais. Leur dessin consiste en deux rinceaux 
enroulés qui s’enlacent à deux bêtes affrontées ou adossées. 
L’axe médian est souligné soit par une tige ornementale soit 
par un personnage. Une miniature de l’évangéliaire de Hah- 
pat.(3) datant du xi® siècle est composée de la même manière : 
le frontispice du feuillet 27 est formé par deux colonnes sur- 
montées d’un tympan encadré de deux archivoltes (fig. 39). 
Comme à Beauvais (fig. 40), le tympan est couvert de deux 
magnifiques rinceaux réunis autour d'un ornement central. 
Deux éléphants adossés se mêlent à leurs courbes. Ils occupent 
la même place que les bêtes de Beauvais. Détail curieux, les 
contours du personnage de Beauvais coïncident à peu près 
avec l’ornement médian de la miniature de Hahpat, sa tête se 


(1) Cf. Bachkiroff, ouvr. cit., pl. 96. 
(2) Cf. ibid., pl. 97. 
(3) Actuellement au musée d'Érivan, n° 207 du catalogue. 


86 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


substituant à la tache des feuilles décoratives qui marquent le 
sommet. Les archivoltes sont décorées par les mêmes courbes. 
Le relief se détache en clair sur un fond obscur. Il traduit les 
formes dans le même esprit que la miniature : il semble que 
l'artiste de Saint-Étienne de Beauvais ait essayé de traduire 
par des lumières et des ombres la gamme des valeurs dont dis- 
posait l’enlumineur arménien. 

Ces rapports sont trop nombreux et trop précis pour qu’on 
puisse croire à une série de simples coïncidences ou de rencontres 
dues à l’homogénité du style. La même conception générale de 
la forme, les mêmes sources suffiraient-elles à expliquer cette 
multitude de points communs ? Ce ne sont pas seulement les 
procédés qui sont en accord mais les monuments qui sont sem- 
blables. IL est difficile d'admettre que tant d'éléments réunis 
qui ne se commandent pas forcément les uns les autres, et dont 
les origines et les raisons d’être sont si différentes s'unissent de 
la même manière dans des régions si éloignées sans qu’il y ait 
eu des contacts. 

Ni la Géorgie, ni l'Arménie n’ont été isolées du monde chré- 
tien d'Occident. Bien au contraire, elles ont entretenu des rela- 
tions suivies avec Byzance, l'Italie et même d’autres pays plus 
lointains. Des Arméniens occupèrent le trône de Byzance. L'’ar- 
chitecte Tiridate, auteur de la cathédrale d’Ani et des églises 
d’Argina et de Hahpat collabora à la restauration de la coupole 
de Sainte-Sophie. Au 1x-x° siècle, Byzance est peuplée d’Armé- 
niens (1) qui se répandent à travers tout le monde occidental. 
À Ravenne, les Orientaux forment un groupe assez nombreux 
pour qu’un quartier de la ville ait été appelé « l'Arménie ». On 
trouve aux xIe-xr1e siècle des peintres arméniens à Jérusalem 


(1) Strzygowski, Die Baukunst der Armenien, Vien, 1918, t. II, p. 742. 


Phot. Baltrusaitis 


Fig. 40. — Tympan de Saint-Étienne de Beauvais 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 87 


et en Égypte, à Constantinople des architectes et des juris- 
consultes. En arrivant à Jérusalem et à Alexandrie, Benjamin 
de Tudelle trouve beaucoup d’Arméniens et de Géorgiens en 
relations constantes avec des Francs et des Grecs (1). Le seigneur 
Franc Fromond visite au xr1e siècles l'Arménie (2) et à la même 
époque Syméon l’Arménien se rend à Rome et en Espagne (3). 
Il visite l'Angleterre et finit par se retirer dans un monastère 
de Mantoue. Au temps des Croisades, des Arméniens se fixent 
en France. La bibliothèque d’Etchmiadzin fait faire des recher- 
ches sur le pèlerinage d’Akthamar vers Saint-Jacques-de-Compos- 
telle. Après la chute d’Ani, prise par les Grecs en 1045, par les 
Turcs vingt ans plus tard pour être reprise enfin par les Bagra- 
tides de Géorgie, il y eut une véritable émigration vers l'Ouest. 
Une Arménie nouvelle se fonde à la fin du xte siècle en Cilicie. 
Érigée en royaume, elle passe aux Lusignan et finit par perdre 
son indépendance à la prise du château de Sis par les Turcs (1375). 
Les relations des « barons » de Cilicie avec les Croisés qui consti- 
tuent une part importante de la vie politique de l’Orient latin 
sont, peut-être, le dernier chapitre de l’histoire de relations 
commencées beaucoup plus tôt. Tous ces faits, rap dement 
retracés, évoquent bien des possibilités d'échange. Ils nous 
autorisent peut-être à faire entrer les arts caucasiens aussi bien 
que les arts musulmans et coptes dans le complexe des forces 
artistiques qui contribue à la genèse de l’art roman. 

Dans la question de la propagation et de la renaissance des 
formes sumériennes, les arts du Caucase semblent avoir un rôle 
considérable. C’est à eux que reviendront le mérite du premier 
essai systématique et de l’application de la stylistique ornemen- 


(1) Benjamin de Tudelle, Voyage autour du monde, Paris, 1830, p. 36, p. 103. 
(2) Cf. Ebersolt, ouvr. cit., Paris, 1928, p. 54. 
(3) Cf. ibid., p. 8i. 


88 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


tale à la grande sculpture. Nous avons vu tout une gamme de 
personnages et de bêtes, pliés en rinceau, s’enchaîner et se méta- 
morphoser. Puissamment agrandis, les motifs se déterminent, 
s'appellent et reprennent leur vie primitive. Leur style est inter- 
médiaire entre celui des monuments de Sumer et ceux de l’art 
roman d'Occident, ils servent en quelque sorte de pont. Le 
Daniel entouré de deux lions d’Akthamar se place bien entre le 
petit dessin de Gilgamesh figurant sur un cylindre et le relief 
de San Pedro de la Nave ; celui d'Haritch est une transition 
logique entre la base paiïenne de Karkemish et le chapiteau 
d'Arles. L’aigle arménien engendré par Imgi annonce le blason 
de Ripoll. Ils se rattachent à l’Orient ancien par leur thème 
et par la technique de la composition, à l'Occident par la 
transposition architecturale de la technique ornementale. Mais 
tandis que la sculpture romane est incorporée au mur et aux 
diverses parties de la bâtisse, la sculpture du Caucase n’a pas 
encore trouvé une place définie sur les vastes surfaces des 
monuments. Elle s’accroche au hasard sans qu’intervienne dans 
sa répartition un raisonnement du constructeur. 

Quelques chapiteaux et quelques tympans mis à part, la 
sculpture inscrite dans le bloc de l’église ne contribue pas à 
donner l’impression de la logique et de la stabilité. Elle la détruit 
au contraire. Ces dalles majestueuses, inserrées dans l’architec- 
ture restent extérieures à l’édifice (1). 

L'art roman a réussi à réaliser l’accord profond de ces formes 
ornementales et les nécessités techniques. Nées du décor d’un 
objet précieux, elles collaborent ici avec l'architecture. Elles 
font corps avec le bâtiment 


(1) Cf. Baltruëaitis, Études sur l'art médiéval en Arménie et en Géorgie, chapitre” 
Caractère alectonique de l'architecture ei du décor. à 


CONCLUSION 


Tels sont quelques-uns des liens et des étapes entre la 
sculpture romane et les vieilles formes de l’Asie. Sans doute 
l'introduction des motifs asianiques en Europe médiévale 
s'explique en partie par l’apport massif en Occident des difié- 
rents objets d'Orient, des étoffes, des vases, des bijoux barbares 
et sassanides, des ivoires musulmans qui ont gardé le souvenir 
de l’art ancien. Les calligraphes des manuscrits ont renouvelé 

_et enrichi la stylistique ornementale. D’autre part, les imagiers 
. du Caucase ont ressuscité le fond artistique de leur passé. Ils 
_ l'ont pour la première fois appelé à une expérience monumentale 

systématique. On entrevoit la signification de leur effort. 

Si importantes que soient ces voies de transmission, nous 
sommes obligé de reconnaître qu’elles n’expliquent pas encore 
complètement tous les aspects du problème. Le style ornemental 
de l’art roman paraît, en effet, plus proche de certains motifs 
sumériens que l’ornement de la Perse sassanide, des chrétientés 
d'Orient ou de l'Islam qui leur servent d’intermédiaire. On y 
voit reparaître des éléments qui ne lui sont communs qu'avec 
l’art de l’Asie ancienne et que les autres arts n’ont pas connus. 
Toute la dialectique des métamorphoses y revit. La dépendance 
des formes est plus nette, leurs liens internes sont mieux conser- 

* vés, l’enchaînement plus logique que dans les arts de transition. 
On voit renaître non pas des fragments, mais tout un ensemble 
organique et ce qui est plus important encore, un système dont 

12 


90 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


l’imagier roman a immédiatement trouvé la clef. Ces formes, 
il ne les a pas reçues passivement, il les a recréées, 1l a participé 
à leur genèse, il les a enrichies. Avec les mêmes procédés de com- 
position et la même technique de ses transformations multiples 
il a constitué tout un répertoire nouveau, ignoré de l’ancien 
Orient. 

Cette coïncidence de la sculpture romane et des images de 
l'Orient ancien implique une autre possibilité de liens que les 
sources et modes d’influence orientale que nous avons allégués 
jusqu'ici. Dans l’état actuel de nos connaissances, il est encore 
difficile d'établir le sens dans lequel il faut diriger les recherches. 
Est-ce en Asie ou en Europe ? M. Pottier (1) qui pose la même 
question pour le cas du monstre à tête unique et à corps double 
pense, comme Strzygowski, que c’est en Syrie ou en Anatolie 
plutôt qu’en Occident que se nouent les deux cultures. 
Nous ne le savons pas. Une chose éveille pourtant notre atten- 
tion, c’est le caractère particulier du choix que l’artiste occidental 
a fait dans le vaste répertoire asianique. Ce qui l’a frappé ce 
ne sont pas les grands monuments mais des précieuses images 
gravées sur des petits objets. Ébloui par l’Orient, il lui a pris 
non pas sa sculpture architectonique qui aurait pu attirer son 
attention de constructeur, mais le décor fourmillant des cachets, 
des petites plaques, de la céramique. On a l’impression que 
c'est surtout grâce à ces objets qu’il a pris connaissance des 
trésors de l’Asie et nous devons nous demander s’ils ne lui ont 
pas été plus facilement accessibles. 

Nous sommes loin de penser que cet art mystérieux et 
complexe a déterminé le style de l’imagier roman. La genèse de 
sa sculpture est due à une multiplicité de facteurs divers. On y 


(1) L'Histoire d'une bête, Revue de l'Art Ancien et Moderne, 1910, t. II, p. 430. 


CONCLUSION 91 


retrouve plusieurs courants qui se complètent, se continuent et 
parfois même se contredisent. Avec la transformation archi- 
tectonique de la composition se pose tout une série de problèmes 
nouveaux : relief, modelé, cadre, emplacement sur l'édifice. 
La compréhension des formes par un Occidental difière sensible- 
ment de la pensée de l'Orient. Il a une autre conception du 
légendaire, du monstrueux, du récit épique. Il a sa notion propre 
de l’image de l’homme (1). La sculpture romane apparaît après 
la floraison d’autres styles dont le souvenir laisse aussi des 
traces. Elle réunit plusieurs mouvements. Sa formation défi- 
nitive a été précédée par des expériences et des recherches 
diverses. De l’ancien art de Sumer elle n’a emprunté qu’une 
série de motifs dont, par une intuition singulière, elle a saisi 
le secret. 

L’imagier roman a compris le mécanisme de leurs méta- 
morphoses figurées et l’a appliqué à sa propre gamme de formes. 
Tout en étant basé sur les mêmes éléments et sur le même prin- 
cipe, son répertoire ornemental, enrichi par les calculs de plu- 
sieurs époques a ici un sens et un accent nouveaux. 


(1) Cf. Focillon, L'art des sculpteurs romans, Paris, 1931. 


Paris, 1933. 


Le 


. TABLE DES MATIÈRES 


PAGES 
ROTH ÉOE RANCE 5 
CHAPITRE PREMIER 
ANALOGIE DE PRINCIPES 

* Stylistique ornementale de la sculpture romane. — Stylistique ornemen- 
tale des arts primitifs de l’Asie occidentale ................... « 9 


CHAPITRE II 


RÊGLES ORNEMENTALES DANS LES ARTS ANCIENS 
DE L'ASIE ET DANS L'ART ROMAN. L'ANIMAL 


Animal en rinceau. — Entrecroisement du motif. — Dédoublement 
symétrique. — Monstre à double corps. — Monstre bicéphale. — 
+ Différents types de compositions. — Peau. en tresse ...: 


CHAPITRE III 


TL A 


RÊGLES ORNEMENTALES. LE PERSONNAGE 


Personnage ornemental. — Dédoublement bone — Personnage, 
bicéphale. — Sirène à double queue. — Personnage entouré d’ani- 
maux. — Compositions plus complexes .:..................... 


CHAPITRE IV 
CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 


Les démons. — Labartou et la luxure. — Les libations. — Les combats. 
— Les scènes rustiques. — L’âne musicien. — Les adorations. — Les 
personnages entourés d'animaux et la vision d’Apocalypse. — Le 
. Bon Pasteur. — Daniel. — L’aigle héraldique MR An At oc ou 


es .p 
+, 


15 ‘ 


31 


49 


94 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN 


CHAPITRE V 
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 


I. La transmission et les contacts. — II. Rôles respectifs des styles dans 
la vie des échanges. — Les âges des métaux et la première couche 
orientale en Europe. — L'art barbare : le règne des procédés abs- 
traits et de la poétique des monstres. — Les arts du haut Moyen Age : 
les tissus transmettent les motifs, non le procédé ornemental. — Les 
arts précieux de l’Islam perfectionnent le réseau abstrait. — Les 
manuscrits développent la technique ornementale et renouvellent 
ES TES soctéanosoecooasdoom ado dn0 0000 OC OCEAN 59 


PaGEs 


CHAPITRE VI 


LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 


Transcaucasie préhistorique et l'art de Sumer. — Renaissance médiévale 
des arts asianiques en Arménie et en Géorgie. — Le Daghestan. — 
Transposition monumentale de la stylistique ornementale. — Monu- 
ments du Caucase et de l’art roman .......................... 75 


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